réalité ou illusions perdues ?

29 janvier 2012

Les plus gros hedge-funds du monde (Olivier Berruyer)

Le plus gros hedge-fund du monde : la BCE

Nous allons nous intéresser aujourd’hui au bilan de la BCE – qui se dégrade de plus en plus. D’où le titre – rappelons qu’un hedge-fund est un fonds d’investissement spéculatif, qui fait appel à l’emprunt pour investir, visant de fortes rentabilités. Je taquine un peu, mais le bilan de la BCE a désormais dépassé celui de la Fed – même si elle a bien moins augmenté son bilan que la banque centrale américaine comme nous le verrons bientôt…

L’actif

Observons l’évolution de la taille du bilan de notre banque centrale, ainsi que la composition de son actif (en euros constants) :

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On observe le fort accroissement du bilan de la BCE dû à la Crise, en raison de 2 impacts majeurs :

  1. une importante fourniture de liquidités aux banques - près de 500 Md€ en plus. Cela montre que les banques ne se prêtent plus d’argent entre elles, et que la BCE est obligée d’intervenir pour les soutenir. On note l’importance de ce problème et donc des interventions, depuis l’automne ;
  2. un rachat par le BCE d’obligations, en particulier publiques, depuis la crise grecque de mai 2010 (environ 200 Md€ pour elles).

Voici le détail de l’actif de la BCE en risque élevé :

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Ce qui est inquiétant, c’est que le bilan de la BCE comprend désormais près de 1 600 Md€ de titres et de créances bancaires de qualité fort discutable, ce qui met potentiellement en danger la confiance de la population envers elle. Pour mémoire, ses fonds propres ne sont que de 400 Md€. La Banque centrale est dans une situation comptable particulière (son passif n’est pas exigible), mais je ne suis pas partisan de “payer pour voir” ce qui se passerait en cas de problèmes - c’est de la roulette russe à ce niveau (rappelons qu’on y gagne 5 fois sur 6…).

Le passif

Observons le passif de la BCE :

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La hausse des engagements de la BCE auprès des banques privées est historique : près de 900 Md€ ! Ce sont essentiellement les comptes courants de ces banques à la BCE qui ont reçu l’argent créé par la BCE, qui n’a donc pas pour le moment contaminé l’économie réelle (en effet, la BCE veille pour le moment à neutraliser ses interventions pour limiter la création monétaire).

La hausse des fonds propres est essentiellement due à la hausse du cours de son stock d’or.

Les concours de la BCE aux banques

Analysons la façon dont la BCE aide à la liquidité des banques – et observons en particulier sa récente opération de prêt de 489 Md€ aux banques du 20 décembre 2011 :

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NB. pour l’anecdote, les statistiques de la BCE étant peu transparentes, ce graphique m’a demandé un travail de romain, en reconstituant toutes les opérations passées une par une… Ce serait bien que la BCEpublie ces données, comme la Fed ! Mario, si tu me lis…

On observe tout d’abord que si la BCE a bien prêté 489 Md€, une large partie de ces prêts ont remplacé d’anciens prêts arrivant à échéance. Le bilan net de l’opération a été une injection de “seulement” 220 Md€ supplémentaires.

Soulignons au passage que ceci est très inquiétant, car ce n’est nullement le rôle d’une banque centrale que de se transformer en prêteur pérenne envers les banques – il y a quelque chose de plus en plus pourri au royaume de la finance…

On peut dès lors être dubitatif sur la future situation en décembre 2014 : ce sont 500 Md€ que les banques devront rembourser, ce qui devrait alors assécher le marché. Et très probablement contraindre la BCE à alors renouveler ses crédits aux banques, bref, ce genre d’action désespérée visant à soi-disant “gagner du temps” est en fait une mécanique très dangereuse qui oblige à toujours rajouter au pot pour ne pas perdre la mise précédente. Bref, de la pure cavalerie, qui finit toujours mal…

En conséquence, la durée moyenne des prêts de la BCE vient d’exploser :

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La durée moyenne est ainsi passée de 2 mois à 2 ans… Beau travail les amis, tout va bien, les apprentis-sorciers sont à l’oeuvre… Tout ceci n’a jamais été tenté à ce niveau dans l’Histoire. “Ils” disent que tout ira bien, je dis “pas sûr du tout” ; comme nous sommes les cobayes, nous aurons la réponse dans quelques trimestres…

En conclusion, on voit donc que la BCE est en train de se transformer progressivement en bad bank, en récupérant toutes les créances et collatéraux de mauvaise qualité du marché…

 

Les opérations récentes de la BCE 

Les rachats de titres

La BCE a lancé en 2010 un programme visant à racheter des obligations sur le marché secondaire, en particulier des obligations publiques grecques, irlandaises et portugaises, puis, à partir de 2011, italiennes et espagnoles. 

En voici le bilan :

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On observe que fin décembre, la BCE a limité ses achats de “créances pourries” à moins d’un milliard d’euros par semaine…

 

Les titres dans le bilan de la BCE

Observons alors le cumul des titres d’obligations publiques présentes dans le bilan de la BCE :

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Ainsi, le bilan hebdomadaire de la BCE montre que l’Eurosystème possède désormais 213 Md€ de créances douteuses d’États (soit désormais plus que les recettes annuelles nettes de l’État français). Elle est belle notre Banque Centrale, qui se transforme semaine après semaine en bad bank, avec des effets de levier qui vont finir par être dignes de certaines banques privées… 

J’ai indiqué le total des “reprises de liquidités à blanc” de la BCE. Ces sommes correspondent aux sommes que la BCE retire du marché monétaire pour ne pas augmenter la masse monétaire. Suivez-bien, c’est tordant (mais seulement pour les banques…).

1°) Vous êtes une banque avec 100 d’obligations italiennes. Vous êtes mal – que diable êtes-vous allé faire dans cette galère ? Vous êtes inquiet…
2°) Comme vous n’allez quand même pas perdre d’argent, la BCE vous rachète vos obligations – Merci Mario !!!!
3°) On est passé d’une situation “Banque : 100 d’obligations pourries / BCE : 0 ” à “Banque : 100 de liquidités utilisables / BCE : 100 d’obligations pourries”
4°) Si on s’arrête là, on voit bien que la BCE a créé de l’argent, et que celui-ci va aller alimenter l’inflation, ce qui est contraire aux statuts de la BCE : 

Article 127 du Traité sur le Fonctionnement de l’Union Européenne 

1. L’objectif principal du Système européen de banques centrales, ci-après dénommé «SEBC», est de maintenir la stabilité des prix. Sans préjudice de l’objectif de stabilité des prix, le SEBC apporte son soutien aux politiques économiques générales dans l’Union, en vue de contribuer à la réalisation des objectifs de l’Union, tels que définis à l’article 3 du traité sur l’Union européenne. Le SEBC agit conformément au principe d’une économie de marché ouverte où la concurrence est libre, en favorisant une allocation efficace des ressources et en respectant les principes fixés à l’article 119. 

5°) La BCE, pour neutraliser son intervention, EMPRUNTE (si, si) aux banques privées (si, si) l’argent qu’elle vient de créer – par le biais d’emprunt à terme rémunérés. Ce sont les “reprises de liquidités à blanc”
6°) Situation finale “Banque privée : créance de 100 sur la BCE non utilisable / BCE : 100 d’obligations pourries + 100 de liquidités – intérêts versés à la banque privée” 

Au final, il n’y pas de création monétaire, juste la BCE qui pourrit son bilan ET EN PLUS paye des intérêts pour cela… 

A contrario, on enlève une belle épine du pied de la banque, et on la paye pour cela… Elle n’est pas belle la vie des banques ? 

En fait, vu le niveau atteint, la BCE a de plus en plus de mal à récupérer toutes les liquidités nécessaires pour neutraliser ses achats… À suivre de près en 2012 ! 

Bien entendu, le détail des banques bénéficiaires, des titres rachetés, des intérêts versés, etc. sont secrets… 

Ainsi : 

NOUS DEVONS EXIGER, en tant que contribuables, de connaître :

  1. la composition par pays du stock et des achats de ces dettes publiques qui n’ont rien à faire dans le bilan d’une Banque Centrale, ainsi que les règles prévalant lors des achats pour choisir les vendeurs servis ;
  2. l’identité et la durée de détention des vendeurs d’obligations que la BCE a soulagés d’un grand souci, car : 
  • cela revient à subventionner à 100 % sur fonds publics des investisseurs privés, pour leur éviter toute perte ;
  • il est impossible que contrôler qu’il n’y a pas abus de droit, et qu’il ne s’agit pas d’un financement quasi-direct des Etats, interdit par les traités… 

Les facilités de dépôt à la BCE 

Dernier point, en conclusion : voici le montant de l’argent que les banques ont déposé “au chaud” à la BCE :

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Nous avons vu dans ce billet que l’opération inédite de prêt à 3 ans de la BCE fin décembre s’est traduite en fait par 220 Md€ de liquidités supplémentaires, mais dont 170 Md€ sont revenues “au chaud” à la BCE. Les banques ont préféré y déposer la majorité de sommes qu’elles ont empruntées pour disposer d’un minimum de rémunération en attendant d’utiliser ces sommes.

Sommes gargantuesques : 475 Md€ à ce jour… Si les banques privées utilisaient toutes ces sommes pour réaliser des prêts, en utilisant leur multiplicateur du crédit, il y aurait de quoi faire exploser l”inflation (des prix à la consommation ET/OU des actifs).

Je suis frappé de voir les “espoirs” de tant d’économistes que ces banques utilisent ces sommes pour prêter aux États. Cela me semble stupide, puisque que se développe une méfiance de plus en plus forte des banques envers les États – méfiance promise à un bel avenir en 2012. Les banques sont des investisseurs comme les autres, comme vous et moi, et elles ont, comme vous et moi, de moins en moins envie de prendre des risques en prêtant de l’argent aux États. 

Et c’est fort heureux : nous avons des problèmes de dette publique et de dette bancaire, et ce n’est nullement le moment de renforcer les liens et donc les risques entre ces 2 acteurs…

 

Le deuxième plus gros hedge-fund du monde : la Fed

Nous allons nous intéresser au bilan de la Fed – qui se dégrade de plus en plus. D’où le titre – rappelons qu’un hedge-fund est un fonds d’investissement spéculatif, qui fait appel à l’emprunt pour investir, visant de fortes rentabilités. Rappelons que nous avons vu dans ce billet que le bilan de la BCE a désormais dépassé celui de la Fed…

Historique du bilan de la Fed

La Fed ayant une grande ancienneté, nous pouvons observer l’évolution de la taille de son bilan depuis 1945 (exprimé en dollars constants de 2011 pour rendre les chiffres comparables) :

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Le commentaire est rapide : explosion historique du bilan ! Pendant 40 ans, le bilan est resté stable, les 20 années suivantes, il a doublé (effet du financiarisme) puis il a triplé lors de cette Crise !

 

L’actif 

Observons l’évolution de la taille du bilan de la banque centrale américaine, ainsi que la composition de son actif :

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On observe le fort accroissement du bilan de la Fed dû à la Crise, en raison de 2 impacts majeurs.

Dans un premier temps :

  1. une importante fourniture de liquidités à court terme au secteur financier - plus de 1 100 Md$ !
  2. une importante fourniture de liquidités (environ 600 Md$) aux autres banques centrales, le marché interbancaire s’étant brutalement figé.

Dans un second temps :

  1. une politique de reprise massive de MBS (Mortgage Backed Securities) - plus de 1 100 Md$. Ce sont des titres à moyen et long terme adossés à des créances hypothécaires. Ils font donc partie des (asset-backed secutities ABS ).  Ce sont des obligations, dont la rémunération provient des flux financiers émanant du portefeuille de prêts immobiliers sous-jacent (le principal et les paiements d’intérêt) ;
  2. une politique d’achats massifs d’obligations publiques du gouvernement américain. On observe bien les effets des “Quantitative easings” (QE = assouplissement quantitatif), périphrase de la novlangue signifiant simplement “création monétaire” ou “planche à billets”. Le QE1 a représenté 400 Md$, le QE2 600 Md$.

On a étudié dans ce billet le fait que c’est la Fed qui a acheté la majorité des émissions de dette publique américaine en 2011. Ce qui prouve bien que la monétisation n’a en rien “rassuré” les marchés comme on veut nous le faire croire…

Edit : comme indiqué par un lecteur, la Fed ne possède plus d’or. Il a été confisqué en 1934 par le gouvernement, en échange de Certificats-or, qui sont de simples obligations en dollars… Sa valeur n’a  pas varié depuis 30 ans (cliquez ici pour plus d’informations, en anglais).

Le passif

Observons le passif de la Fed :

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La hausse des engagements de la Fed auprès des banques privées est historique : près de 1 800 Md$ ! Ce sont essentiellement les comptes courants de ces banques à la Fed qui ont reçu l’argent créé par la Fed, dont seule une partie a contaminé l’économie réelle.

 

Maturité des créances

 

Observons enfin la maturité des créances de la Fed :

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On observe bien que la Fed est totalement sortie de son rôle de Banque Centrale – assurer de la liquidité à court terme – pour se lancer dans du soutien à très long terme. Cela démontre bien que le problème de fond est un problème de solvabilité, et pas seulement de liquidité. La Fed a imprimé de l’argent en croisant les doigts pour que l’économie redémarre…

 

Et qu’il n’est jamais bon de prêter de l’argent à des structures insolvables…

 

Ce genre d’opérations n’a jamais été réalisé par le passé. Je crains que cela finisse très mal – mais je ne suis pas devin…

 

Nous devrions avoir la réponse dans les prochains trimestres…



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