réalité ou illusions perdues ?

19 septembre 2012

Joseph Stiglitz - le Prix de l'inégalité

Joseph Stiglitz évalue le "Prix de l’inégalité"

13/09 19:57 CET - fr.euronews.com

Professeur à l’université de Columbia et prix Nobel d‘économie en 2001, Joseph Stiglitz fut l‘économiste en chef de la Banque mondiale jusqu’en 2000. A l’occasion du lancement de son livre “Le Prix de l’inégalité”, euronews est allé à sa rencontre, à Paris.

“euronews : Dans votre livre vous démontrez à quel point l’inégalité est onéreuse pour l‘économie. Que se passera-t-il si l’on n’arrête pas la progression de ces inégalités ?

Joseph Stiglitz : Nous allons clairement finir dans une société divisée. Notre économie sera de moins en moins productive. L’un des aspects les plus importants de l’inégalité en Amérique aujourd’hui, ce sont les inégalités en terme d’opportunité. En clair, les jeunes issus de familles modestes n’ont aucune chance d’atteindre leurs potentiels. On gâche l’une de nos plus importantes ressources.

Lorsque la société est profondément divisée, comme c’est le cas aux Etats-Unis, il est très difficile de parvenir à un consensus politique, à un processus démocratique. Il n’y a donc pas de consensus pour les investissements dans les infrastructures, la technologie, et l‘éducation. Consensus qui sont nécessaires à une économie productive.

euronews : Pensez-vous que l’Europe est dans une situation similaire ?

Joseph Stiglitz : Non, l’Europe fait mieux que l’Amérique. Ce qui est frappant, et que je souligne dans mon livre, c’est que les Etats-Unis sont le pays où les revenus sont les plus inégaux. Ce sont également eux qui en font le moins pour réduire ces inégalités. Une fois l’impôt sur le revenu payé, les inégalités sont encore plus flagrantes que dans n’importe quel autre pays industrialisé. En Amérique, il y a en outre moins d‘égalité en terme d’opportunités que dans n’importe lequel de ces pays.

Ce qui m’inquiète, c’est que de plus en plus de pays européens imitent les Etats-Unis. C’est déjà le cas au Royaume-Uni. Il ya trente ans, la Grande-Bretagne était dans la moyenne des inégalités parmi les pays industrialisés de l’OCDE. Aujourd’hui elle arrive en second, juste derrière les Etats-Unis. Vous avez toujours un groupe de pays, comme les scandinaves, qui ont des économies très fortes mais dont les sociétés sont bien plus équitables, notamment en terme d’opportunités. Mais les pays européens ont tendances à pencher pour le modèle américain. C’est inquiétant.

euronews : Est-ce que les plans d’austérité mis en place en Europe accroissent l’inégalité sociale ?

Joseph Stiglitz : Enormément. La raison pour laquelle l’austérité est particulièrement mauvaise dans le contexte actuel, c’est le problème sous-jacent du manque total de demande. Lorsqu’il y a austérité, la demande chute. Et quand la demande chute, la croissance recule et le  augmente. Lorsque le chômage augmente, les salaires baissent en raison de la compétition pour les emplois, et les services sociaux sont réduits. Tous les aspects de l’inégalité sont donc exacerbés.

euronews : Comment les gouvernements européens devraient-ils aborder la crise de la zone euro ?

Joseph Stiglitz : D’adord, il faut se rappeler que la principale source du déficit, c’est la faiblesse de l‘économie, et pas le contraire. Ce n’est pas le déficit qui a affaibli l‘économie, c’est la faiblesse de l‘économie qui a engendré le déficit. Il faudrait donc en priorité relancer la croissance. Il y a plusieurs façons d’y parvenir, comme par exemple les investissements du gouvernement dans les infrastructures, la technologie, l‘éducation. On peut aussi accroître la Banque européenne d’investissement, mutualiser la dette pour que les intérêts baissent, et qu’il y ait plus d’argent à dépenser de façon productive plutôt que de signer de gros chèques aux banquiers.

euronews : Vous êtes donc favorable à un rôle accru de la Banque centrale européenne pour lutter contre la crise de l’euro ?

Joseph Stiglitz : Oui. C’est l’une des institutions qui a d’ores et déjà la capacité de faire une grande différence. Encore faut-il s’assurer qu’elle suive les bonnes politiques. Ils ont récemment annoncé vouloir acheter une nombre illimité d’obligations, sous certaines conditions. Mais ils n’ont pas dit quelles étaient ces conditions. Si ces conditions ressemblent à ce qui a déjà été imposé par le passé, ce sera des mesures d’austérité. D’un côté vous avez une bouée de sauvetage, un médicament qui peut soigner, puis vous le retirer pour administrer un poison. C’est comme dire ‘vous devez faire une dépression, et pour vous sauver, je vais vous tuer’. Cela n’a aucun sens. La BCE a la capacité d’aider, mais le fera-t-elle ?

euronews : Récemment, des banques ont été accusées d’avoir manipulé le Libor, une série de taux de référence interbancaire. Quelle leçon pouvons nous tirer de ce scandale ?

Joseph Stiglitz : Les banques n’ont aucun contrôle sur ce qu’elles font. Elles ont propagé des produits financiers qui sont fragiles, manipulables, et qui mettent en danger l’ensemble du système financier. Le problème c’est qu’il y a trop d’excés en matière de contrats, de dérivés, d’obligations qui sont déterminés par les taux du Libor. Le taux du Libor plus 1, le taux du Libor plus 2, le taux du Libor plus 0,5 % ; Tous sont basés sur des chiffres manipulables, sur une fiction. Qu’allons nous faire avec cet immense marché financier qui a été créé sur quelque chose qui n’a aucun sens ?

euronews : Vous parlez de la différence entre ce que les hommes politiques devraient faire pour l‘économie, et ce qu’ils font réellement. C’est aussi une critique contre Barack Obama ?

Joseph Stiglitz : Malheureusement oui. Tous les hommes politiques ont des contraintes. Ils peuvent savoir quelle est la bonne chose à faire. D’autres ont un point de vue différent. Le processus politique est un compromis entre les différents intérêts. D’une certaine façon, je comprends que les politiciens doivent tenir compte de toutes les parties. Mais en fin de compte, ils sont supposés être au-dessus de ces pressions, et prendre des décisions dans l’intérêt du pays. Malheureusement, ils ont trop écouté les intérêts d’un seul secteur, celui des banques.

 

Le Nobel d'économie Joseph Stiglitz dénonce "le prix de l'inégalité"

La Vie - Christine Monin - publié le 18/09/2012 

L'économiste américain Joseph Stiglitz, nobélisé en 2001, publie le Prix de l'inégalité (éditions Les liens qui libèrent). Un ouvrage percutant, qui sonne à la fois comme un cri d'alarme et un vibrant plaidoyer pour l'action politique.

De New York à Paris, de Londres à Madrid, les Indignés ont, en 2011, dénoncé l'ampleur des inégalités. « Nous sommes les 99% », martelaient-ils, par opposition aux 1% qui accaparent le pouvoir et la richesse. Le livre de Joseph Stiglitz*, le Prix de l'inégalité, vient étayer leur combat, révélant, hélas, sa profonde pertinence. « La vague montante des inégalités menace le fonctionnement de l'économie américaine, détricote le lien social et pervertit le fonctionnement de la démocratie ».

Le constat est sans appel : en Amérique,« les riches s’enrichissent quand tous les autres vivent des épreuves peu compatibles avec le rêve américain ». Les pauvres restent pauvres et la classe moyenne se vide peu à peu de sa substance. Les inégalités ont atteint un niveau jamais vu depuis la Grande Dépression. Les chiffres parlent d'eux-mêmes : En trente ans, les salaires de 90% des Américains n'ont augmenté que de 15 %, tandis que les salaires du 1 % supérieur ont bondi de 150 %! Et ceux du 0,1 % supérieur de plus de 300 %! Plus frappant encore  : le cinquième supérieur de la population détient près de 85 % de la fortune du pays. Conclusion : « Les États-Unis sont devenus le plus inégalitaire des pays industriels avancés ».

Les arguments qui justifiaient jusque-là les inégalités ne tiennent plus. « On avait coutume de dire que si les riches s'enrichissaient cela ruissellerait sur l'ensemble de l'économie et bénéficierait à tous. C'est faux ! », tempête Joseph Stiglitz. Autre renversement de taille qui vient tordre le coup à une idée profondément ancrée chez les Américains : « la richesse d'une personne ne dépend plus de sa contribution à la société mais de sa capacité à s'accaparer les revenus des autres ». Ce que l'économiste nomme « la recherche de la rente », qui pousse les banquiers à gagner de l'argent sur le dos des pauvres en leur fournissant des crédits prédateurs ou les entreprises monopolistiques à faire fortune au détriment des consommateurs.

« Cette poussée des inégalités coûte cher ! », avertit Joseph Stiglitz dans une démonstration aussi brillante que limpide, démontant au passage quelques idées reçues. « Elle mine la société, la politique et l'économie ». Trop d'inégalités se traduisent par moins de productivité, moins d’efficacité, moins de croissance et plus d’instabilité. A titre d'exemple : « Réduire l'égalité des chances, c'est décider de ne pas utiliser un de nos actifs les plus précieux - notre population - de la façon la plus productive possible ». Faute de recevoir une éducation de qualité, les jeunes nés dans une famille pauvre ne pourront pas développer tout leur potentiel. De même, dans un système où la finance est devenue le secteur le plus lucratif, les étudiants les plus brillants choisissent de faire carrière dans la banque au lieu d'opter pour la médecine, la recherche ou les services publics, privant des secteurs indispensables à la croissance de l'économie, des meilleurs talents.

Au niveau macroéconomique, Joseph Stiglitz démontre comment déplacer de l'argent du bas vers le haut de la pyramide sociale entraîne - les riches épargnant davantage quand ils accroissent leur part du gâteau - un affaiblissement de la demande globale et donc un réajustement de l'offre et avec elle plus de chômage...

Sur le plan politique, l'économiste ne mâche pas ses mots. Le creusement des inégalités n'est pas le simple résultat des forces du marché, mais le fruit de choix politiques. « Dans une économie moderne, l'État établit et fait respecter les règles du jeu. Il donne aussi les ressources. Et par le biais des impôts et des dépenses sociales, corrige la répartition du revenu qui émerge du marché. » Or, depuis trente ans, l'État a régulièrement agi au profit des plus aisés : en faisant voter des lois qui leur sont favorables, en consentant de gros cadeaux aux grandes entreprises et en révisant systématiquement l'imposition des plus riches à la baisse. La raison d'un tel favoritisme ? Les 1% ont accaparé les rouages de la machine politique. « Ce sont eux qui fixent les règles du jeu politique qu'ils mettent au service de leurs intérêts ».

Mais, bonne nouvelle : le politique peut encore reprendre la main. L'économiste propose une trentaine de mesures concrètes qui permettraient de réduire les inégalités. Ces réformes concernent aussi bien le secteur financier, les lois sur la concurrence, la gouvernance d'entreprise, que la fiscalité, la politique monétaire, le financement de l'innovation, les syndicats ou le système éducatif.

Reste à savoir si le politique voudra reprendre la main. Pour cela, il faut que les 1% comprennent que leur sort est lié à celui des 99% restant. Que « leur intérêt bien compris » est d'agir en sorte que l'économie et la société fonctionnent bien. Si certains d'entre eux en sont déjà convaincus, ils sont loin d'être majoritaires. A défaut, l'Amérique continuera à se diviser, la société à se déliter, nourrissant la grogne des jeunes sans espoir. « Je suis sûr qu'il n'est pas trop tard pour que ce pays change de cap et retrouve les principes essentiels d'équité et d'ascension sociale sur lesquels il a été fondé, plaide Stiglitz. Mais le temps presse (…) et l'espoir vacille ».

« Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme » doctrine attribuée à Lavoisier

 


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