réalité ou illusions perdues ?

23 novembre 2015

"DAECH : Allliance d'un capitalisme financier terroriste et de la religion"

Je relais ici, sur ce blog, un excellent article paru sur un autre blog :

DAECH : Allliance d'un capitalisme financier terroriste et de la religion

 |  PAR LUCIE COUVREUR

Au sommet du G20, qui s’est tenu du 14 au 16 novembre en Turquie, le président russe a souligné que la Russie avait présenté des exemples de financement des terroristes par des personnes physiques venant de 40 pays, y compris des pays-membres du G20.(1)

Il y a un peu moins d'un an , fin 2014 , la Russie encore annonçait son intention de quitter le réseau Swift , et la mise en place d'un réseau de transactions alternatif indépendant du réseau Swift et de ses chambres de compensation (2). Les Chinois et les Brics sont également en train de s'affranchir de ce réseau . 

Qu'est ce que Swift : Swift est un fournisseur mondial de services de messageries et de transactions financières sécurisées . (3)

Il travaille avec des chambres de compensation  qui gèrent les flux de manière informatisée  les paiements ,  les contreparties . Ces chambres de compensation sont des organismes privés et les Chinois se méfient tellement des chambres de compensation Européennes que tous les nouveaux contrats de swaps de devises se sont assortis de la création de chambres de compensation spécifiques entre eux et les pays avec lesquels ces contrats sont conclus . 

le «New York Times» détaillait le 23 juin 2006 comment la CIA et le département du Trésor américains ont accès depuis 2001 aux transactions bancaires internationales de milliers d'individus (citoyens américains et européens) transitant par le système SWIFT. Cette coopérative bancaire qui est constituée de plus de 3.000 institutions financières situées dans 200 pays permet aux individus et aux entreprises de transférer de l'argent d'un compte à un autre. SWIFT traite quotidiennement en moyenne 11 millions de transactions financières.(4)

Voici comment l'idée d'exploiter cette base de données gigantesque a été suggérée au gouvernement américain par des membres de la communauté bancaire, qui avaient perdu un nombre élevé de leurs collègues dans les attentats. Après avoir écarté l'idée que la CIA pirate les ordinateursarrow-10x10.png de SWIFT, un accord secret fut conclu avec la coopérative, qui laissa libre accès à ses informations. Lors des premiers mois, toutes les informations contenues furent analysées, comme par exemple l'ensemble des transactions en provenance de l'Arabie Saoudite, d'où provenait la majorité des terroristes. (4)

Aujourd'hui , comme le dit Jean Claude Paye  dans l'article cité ci-dessus, les transactions financières internationales , sauf celles des pays exclus du réseau comme le fut l'Iran ou celles des pays qui ne veulent pas s'y inscrire ou qui s'en désinscrivent , comme la Chine et la Russie ,  sont TOUTES contrôlées par l'administration américaine . 

Ce sont ces chambres de compensation  dont la plupart sont aux mains des  financiers américains et le réseau associé  qui est désormais lui même contrôlé par l'administration américaine qui donnent  les possibilités d'un contrôle quasi absolu .  C'est par ce biais que la BNP a eu l'année dernière une amende de plusieurs milliards , la chambre de compensation ayant indiqué à l'administration américaine des transactions à destination de pays sous embargo (5) 

Dans l'organisation actuelle de l'Etat Islamique , il y a quelque chose d'assez étonnant  : il a conservé les banques sur lesquelles il a mis la main . Et il vit pour grande partie des revenus pétroliers dont il est difficile d'imaginer qu'ils se règlent tous en or ou en liasses de billets ,  comme d'ailleurs les livraisons de blé ou d'antiquités volés sur les sites syriens ou Irakiens , surtout avec les controles mis en place par les différents gouvernements occidentaux sur les transactions en liquide . 

Donc ils se règlent via des virements bancaires ,  gérés par des chambres de compensation ,  qui établissent les contreparties .. et ces chambres de compensation savent également très bien ce qui se passe en Turquie, au Qatar  et en Arabie Saoudite .. puisque comme l'explique l'article de Jean Claude Paye ci dessus   après les attentats de 2001 , l'administration américaine a utilisé ces informations pour trouver les origines des fonds d'Al Queida . 

On peut trouver également d'autres exemples des rôles joués par ces chambres de compensation .. dans les multiples rôles joués par Clearstream devenue Euroclear . 

Un exemple : 

Un autre exemple d’utilisation de Cedel a lieu dans l’affaire des otages de l’ambassade des États-Unis à Téhéran. Rappelons-en le contexte : les sondages donnaient le président sortant, Jimmy Carter, au coude à coude avec Ronald Reagan. Une libération des otages avant le jour des élections signifiait la quasi réélection du premier. Reagan négocia discrètement avec les ayatollahs une libération ultérieure, en échange de titres et d’armes permettant à l’Iran de se mesurer à l’Irak. L’envoi des titres ne pouvait se réaliser qu’en multipliant des mouvements financiers fractionnés et transitant par des pays tiers pour mieux se dissimuler. C’est ainsi que Backes reçut l’ordre des Banques Centrales américaine et anglaise de prélever 7 millions de dollars sur des comptes détenus par deux grandes banques privées étasuniennes dans des paradis fiscaux et de les transférer à la Banque Nationale d’Algérie, jouant le rôle de centralisateur des fonds destinés aux Iraniens. En l’absence de ses supérieurs et dans l’impossibilité d’obtenir l’accord des titulaires des comptes à débiter, Backes transgressa les règles et obtempéra : les otages furent libérés le surlendemain...(6)

Comme le dit Attac se basant sur le livre de  Denis Robert lors : Révélations  

Il nous a semblé important de revenir sur le mécanisme utilisé par les grandes banques, par les banques centrales des États puis directement par les multinationales, pour faire transférer leurs valeurs mobilières autour de la planète pratiquement instantanément.

le monde entier a pu se rendre compte que les chambres de compensation permettaient, entre autre, au crime organisé de blanchir les énormes quantités d’argent liquide provenant de leurs différents trafics de drogue, d’armes, d’êtres humains ainsi que du racket et de la prostitution. (6).

Cette absence de recherches du côté financier a d'ailleurs déjà étonné plusieurs personnes . 

"Daech", l'enquête d'Arte : mais que font les banques ? Il faut taper là où ça fait mal

Pas de sanction ? C'est incompréhensible

Les reportages diffusés sur Arte ce mardi soulèvent autant de questions qu'ils offrent quelques réponses. Même si selon ces journalistes, Daech ne dépend plus aujourd'hui de financements extérieurs et est devenue totalement autonome, il n'en reste pas moins que par l'intermédiaire des établissements situés sur son territoire, l'organisation accède également aux réseaux bancaires internationaux.

Comment est-il donc possible que ces mêmes banques, nouvelles puissances mondiales qui semblent désormais prendre le pas sur le pouvoir politique, décidant même de nos réformes à mettre en place, n'aient pas encore fermé les robinets de l'EIL, et vidé les comptes de cette multinationale qu'est devenue Daech ? 

Dans la mesure où cet état autoproclamé, qui n'est rien d'autre qu'une entreprise criminelle sous couvert de foi, n'a donc aucune légitimité il est incompréhensible qu'elle puisse jouir des réseaux bancaires internationaux et se donner ainsi une dimension étatique et une légitimité.

Sur ce point, la réponse comme le silence de Jean-Charles Brisard sont à la fois édifiants et inquiétants : 

"- Ce qui est intéressant, c'est qu'ils ont maintenu l'architecture des banques. On estime qu'ils contrôlent à peu près 24 banques et branches bancaires à la fois en Irak et en Syrie. Et ce qui est étonnant est que ces banques fonctionnent toujours à l'heure où on parle, ces banques effectuent toujours des transactions internationales.

- Y a pas de sanction ?, demande le journaliste.

- Y a pas de sanction, pour l'instant", répond Jean-Charles Brisard.

Donc nous nous trouvons dans un contexte ou des attentats immondes se produisent sur notre sol , via un mouvement ou une organisation dont les financements sont tout à fait identifiables  par ceux qui en ont les moyens ,  du fait en particulier de leurs relations suivies avec les pays soupçonnés de continuer à aider ce mouvement : la Turquie, le Qatar , l'Arabie Saoudite .. 

Qui sont capables d'estimer le montant des livraisons pétrolières de cette même organisation grâce à une société américaine du nom d'IHS qui travaille en relations directes avec l'administration américaine (8) 

Dont les enjeux vont visiblement bien au delà de la simple destruction de cet Etat Islamique: 

L’enjeu des gazoducs (9)

Les tracés des pipelines en compétition pour l’importation du Gaz de la Caspienne et du Moyen-Orient jusqu’à l’Europe du sud-est

Il semble qu’il existe d’autres intérêts aux objectifs US que de disposer du pétrole syrien. Les américains cherchent également à contrôler le débit du pétrole ainsi que ses ventes à d’autres nations ce qui est bien plus important pour atteindre une hégémonie globale. Leur objectif pourrait également aussi concerner davantage les réserves gazières d’Iran et de Russie que leur intérêt pour le pétrole syrien.

The Guardian déclare :

En 2009… Assad refusa de signer une proposition d’ accord avec le Qatar qui proposait de construire un pipeline partant de ses champs du nord, contigus aux champs pétrolifères iraniens de South Pars et traversant l’Arabie Saoudite, la Jordanie, la Syrie puis la Turquie en vue de fournir les marchés européens, tout en contournant tout particulièrement la Russie. La logique d’Assad consistait à « protéger les intérêts de son allié russe », qui est le premier fournisseur de gaz naturel en Europe.

Au lieu de cela, l’année suivante, Assad a poursuivi les négociations en faveur d’un plan alternatif de 10 millions de dollars avec l’Iran pour la construction d’un pipeline qui passerait par l’Irak et la Syrie et qui permettrait potentiellement à l’Iran de fournir à l’Europe du gaz issu de ses champs de South Pars partagés avec le Qatar. Le protocole d’entente (MoU) mis en place pour le projet fut signé en juillet 2012 – juste au moment où la guerre civile syrienne gagnait Damas et Alep – et précédemment cette année, l’Irak signait un accord cadre pour la construction des pipelines de gaz. Le projet de pipeline Iran/Irak/Syrie fut un camouflet au regard des plans qatari.

Le projet de pipeline prévu par l’Iran, l’Irak et la Syrie passant par la côte syrienne et dans la Méditerranée au long de laquelle la Russie est présente, permettrait un contrôle russe sur la production et le débit du gaz iranien atténuant ainsi les rivalités entre les divers pays concernés.

L’intérêt du Qatar à financer l’insurrection avait pour objectif de renverser la Syrie et d’installer une opposition malléable qui signerait l’accord qatari sur le pipeline. La Turquie, l’Arabie Saoudite et la Jordanie avaient elles aussi tout intérêt à ce que ce plan aboutisse. Cette opération répondait aux objectifs américains de casser et d’affaiblir l’influence russe sur l’Europe.

Et on voudrait nous faire croire qu'ils ne peuvent pas identifier les financeurs de l'organisation en question ??? 

Alors quand Jean François Gayraud parle de capitalisme financier devenu criminel (10) , là on peut dire que ce capitalisme là est carrément devenu terroriste  et qu'il y a aujourd'hui tous les moyens d'identifier les donneurs d'ordre, à condition bien sûr de le vouloir, ce qui ne semble visiblement pas être le cas !!!

Parce qu'en plus , il y a une autre chose dont je suis certaine : ce ne sont pas les fanatiques religieux manipulés par Daesch qui risquent de comprendre ou de créer quoique ce soit en transactions financières informatisées pour répondre à leurs propresarrow-10x10.png besoins..  

Dans la tradition islamiste pure et dure la finance est "haram" .. donc interdite aux croyants . C'est la raison pour laquelle ils ont créé des banques islamiques , pour que la méthodologie financière puisse s'harmoniser avec les prescriptions coraniques qui interdisent l'usure et ce que nous appelons "le modèle de la dette" . 

 

Et en plus ils nous prennent pour des CONS ... 

 

1) https://francais.rt.com/international/10545-poutine-daesh-finance-par-40-pays

2) http://lemondealenversblog.com/2014/11/15/la-russie-lance-un-nouveau-systeme-de-paiement-pour-contourner-le-reseau-swift/

3) http://www.swift.com/products_services/clearing_overview?lang=fr

4) http://webduweb.free.fr/swift.htm

(5) http://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2014/06/03/la-chambre-de-compensation-la-cle-de-l-amende-bnp_4430185_4355770.html

6) http://www.suisse.attac.org/Clearstream-La-chambre-de

7) http://leplus.nouvelobs.com/contribution/1322550-daech-l-enquete-d-arte-mais-que-font-les-banques-il-faut-taper-la-ou-ca-fait-mal.html

(8) http://alyaexpress-news.com/2014/10/letat-islamique-ou-isis-gagne-2-millions-de-dollars-de-petrole-par-jour/

(9) http://reseauinternational.net/les-etats-unis-detruisent-les-infrastructures-petrolieres-syriennes-pretexte-combattre-isis/

10) http://www.odilejacob.fr/catalogue/sciences-humaines/droit-justice/nouveau-capitalisme-criminel_9782738130723.php


16 novembre 2015

« nous sommes en guerre », a déclaré Manuel Valls

Mais celà fait depuis des mois que nous sommes en guerre... Comment ose-t-il faire une telle déclaration au peuple français ? Le sous-estime-t-il à un tel point ?

Guerre en Afghanistan : les pertes militaires françaises en Afghanistan sont, au 5 août 2013, de 89 militaires (combat, accident, autres causes) dont 4 commandos marine et 12 légionnaires dont un officier. Le peuple afghan vit-il mieux qu'avant les interventions occidentales ?

En Libye : En 2011, la guerre aérienne franco-britannique menée en Libye, avec le soutien des États-Unis, fut considérée par certains comme un modèle d'intervention militaire pour l'avenir. Les objectifs furent atteints en quelques mois, sans pertes humaines pour la coalition et avec très peu de dégâts collatéraux au sol. Deux ans et demi plus tard, le chaos qui règne dans ce pays relativise le succès remporté à l'époque par la coalition.

Déclaration de Nicolas Sarkozy à l’issue d’un sommet international sur la Libye :

"Si nous intervenons aux côtés des pays arabes ce n’est pas au nom d’une finalité que nous chercherions à imposer au peuple libyen mais au nom de la conscience universelle qui ne peut tolérer de tels crimes."

"Nous le faisons pour protéger la population civile de la folie meurtrière d’un régime qui en assassinant son propre peuple a perdu toute légitimité. Nous intervenons pour permettre au peuple libyen de choisir lui-même son destin. Il ne saurait être privé de ses droits par la violence et par la terreur."

les présidents égyptien Abdel Fattah al-Sissi et français François Hollande ont appelé à une réunion du Conseil de sécurité de l'ONU pour décider de "nouvelles mesures" contre l'EI. Patrick Haimzadeh, ancien diplomate français à Tripoli, auteur de l'ouvrage Au coeur de la Libye de Kadhafi, explique les dangers d'une nouvelle intervention occidentale en Libye.

Qu'est-ce qu'est devenu le quotidien du peuple libyen?

Au Mali : le 11 janvier 2013, la France déclenchait sa plus importante opération militaire depuis 50 ans : elle déployait dans l'urgence 4 000 hommes sur le sol malien pour stopper l'offensive des djihadistes vers le sud du pays et reconquérir le nord tombé entre leurs mains dix mois plus tôt.

La militante altermondialiste et ancienne ministre Aminata Traoré se fait l'écho d'une opinion publique qui a amèrement rangé ses drapeaux français brandis en janvier dernier pour tirer à boulets rouges sur la gestion française de l'après-guerre. Dans "La Gloire des imposteurs : lettres sur le Mali et l'Afrique" (éditions Philippe Rey), Aminata Traoré et l'écrivain sénégalais Boubacar Boris Diop racontent au jour le jour l'effondrement du Mali. Loin de s'en tenir à la seule chronique, les deux intellectuels ouest-africains s'interrogent sur les responsables de ce naufrage, pointant notamment du doigt la guerre en Libye menée par Sarkozy, qui a déstabilisé tout le Sahel, et les politiques libérales imposées par le FMI.

En Syrie : Laurent Fabius s'est montré en pointe dans le dossier syrien, au côté de la rébellion à qui la France a livré des armes, et il est visé pour plusieurs déclarations publiques. Le chef de la diplomatie avait ainsi estimé, en août 2012, que "Bachar el-Assad ne mériterait pas d'être sur terre" et, en décembre 2012, que"le Front al-Nosra fait du bon boulot", alors même que cette organisation djihadiste syrienne venait d'être classée terroriste par les États-Unis.

Décidément cet homme politique est toujours dans des sales draps : après le sang contaminé, le voilà allié à de susceptibles terroristes, mais a toujours de hautes responsabilités au sein de notre gouvernement.

François Hollande a précisé dimanche 27 Septembre 2015 après-midi que les frappes avaient visé un camp d’entraînement de djihadistes près de Deir Ezzor, dans l’est de la Syrie. « Nos forces ont atteint leurs objectifs : le camp a été en totalité détruit », a ajouté le chef de l’Etat.

En s’engageant dans la coalition internationale contre l’Etat islamique en Irak, Paris avait alors expliqué qu’il mettait dans le même sac l’Etat islamique et le régime de Bachar Al-Assad, accusés de centaines de milliers de morts depuis le début de la guerre syrienne en mars 2011. Et pour la France, bombarder l’EI en Syrie ne pouvait servir que les intérêts du régime syrien.

Est-ce que monsieur Hollande, s'est demandé qu'elles seraient les conséquences de ces interventions envers le peuple français ? Je ne suis pas certain qu'il se soit doté de cette réflexion.

 

Mais ce que j'observe, c'est que depuis le début de toute ces interventions militaires, ce sont surtout des innocents qui payent le lourd tribut de ces guerres toutes aussi opaques que justifiées.

N'oublions pas que c'est depuis l'intervention de la coalition en Irac en 2003 que tous ces événements se sont accélérés, sous prétexte que l'Irak détenait clandestinement d'importants stocks de destruction massive, et pour cause, il y a de fortes probabilités que le pentagone soit impliqué dans la fabrication d'armes chimiques en Irak, pour servir lors du conflit Iran/Irak entre 1980 et 1988 l'armée de Saddam Hussein.

Tous ces conflits ont engendré des milliers de morts civils (enfants, femmes, personnes âgés, toutes victimes innocentes à ces conflits d'intérêts), mais de ces disparus, personne semble y être sensibilisé; et pourtant, des milliers de désespérés vont prendre naissance, issus de ces événements, et participer à l'élaboration de ce véritable monstre qu'est devenu Daech, l'État islamique.

 

Alors, lors des prochaines élections, lors du vote, pensez quel sera la conséquence des élus que vous allez mettre au pouvoir, et pour servir quelle(s) cause(s) réelle(s)...

En ce qui me concerne, je me sens de plus en plus anarchiste, pas au sens figuré, mais comme l'expliquait Pierre-Joseph Proudhon « une forme de gouvernement sans maître ni souverain », et je rajouterai mon credo quotidien "il ne peut y avoir de liberté sans égalité". La principale question que je continue à me poser : est-ce que l'humanité est prête vers un tel changement ? Mais pour l'instant, ma seule réponse est : l'égo de l'être humain reste sa principale préoccupation, et devient son principal ennemi pour qu'une réelle harmonisation entre les peuples soit opérée, et permettre à l'individu de rester en harmonie avec la nature.

 

Et puis voilà ma réponse à Manuel Valls :

"Imagine" de John Lennon

Imagine there's no heaven

It's easy if you try

No hell below us

Above us only sky

Imagine all the people

Living for today...

 

Imagine there's no countries

It isn't hard to do

Nothing to kill or die for 

And no religion too

Imagine all the people

Living life in peace...

 

You may say I'm a dreamer

But I'm not the only one

I hope someday you'll join us

And the world will be as one

 

Imagine no possessions

I wonder if you can

No need for greed or hunger

A brotherhood of man

Imagine all the people

Sharing all the world...

 

You may say I'm a dreamer

But I'm not the only one

I hope someday you'll join us

And the world will live as one

 

Une traduction en français :

 

Imagine qu'il n'y ait pas de paradis

C'est facile si tu essaies

Pas d'enfer en-dessous de nous

Au-dessus seulement le ciel

Imagine le monde entier

Vivant le moment présent...

 

Imagine qu'il n'y ait plus de pays

Ce n'est pas difficile à faire

Aucun emblème pour lequel tuer ou mourir

Et aucune religion non plus

Imagine le monde entier

Vivant dans la paix...

 

Tu peux dire que je suis un rêveur

Mais je ne suis pas le seul

J'espère qu'un jour tu nous rejoindras

Et le monde sera comme un

 

Imagine aucune possession

Je m'en émerveillerai si tu le peux

Plus besoin d'avidité ou de famine

Une fraternité entre hommes

Imagine tous les hommes

Se partageant la planète entière

 

Tu te dis peut être que je suis un rêveur

Mais je ne suis pas le seul

J'espère qu'un jour tu nous rejoindras

Et que le monde entier ne fera qu'un

 

05 octobre 2012

"Les moissons du futur" documentaire de Marie-Monique Robin

« Les moissons du futur » : un nouveau documentaire de Marie-Monique Robin à la gloire de l’agroécologie

La France Agricole / Actualités

Publié le jeudi 20 septembre 2012 - 14h20

« Ce sont les pesticides et le modèle économique qu'ils incarnent qui affament le monde », assure Marie-Monique Robin, journaliste et réalisatrice pourfendeuse des lobbies agrochimiques. Après s'être attaquée à l'industrie des semences et des OGM dans le film « Le monde selon Monsanto » et avoir dénoncé les dangers des produits chimiques sur la chaîne alimentaire dans « Notre poison quotidien », elle consacre le dernier opus de sa trilogie – « Les moissons du futur » – aux bienfaits de l'agroécologie pour nourrir la planète.

Ce documentaire dresse tout d'abord un état des lieux alarmant des conséquences de la « révolution verte » de l'après-guerre, avec « l'usage généralisé des engrais chimiques et des pesticides, la réduction de la diversité végétale au profit de variétés à hauts rendements, le recours à l'irrigation... »

Mais contrairement aux deux précédents, ce film se veut moins polémique et « résolument optimiste », en proposant l'agroécologie comme voie de salut. C'est-à-dire une agriculture biologique « qui ne se résume pas à un cahier des charges » mais qui doit « incarner un projet de société », en alliant respect des ressources naturelles, préoccupations sociales, qualité et hauts rendements.

Marie-Monique Robin l'affirme : « Il est tout à fait possible de nourrir le monde sans pesticides ». Son enquête part du rapport publié en 2011 par Olivier de Schutter, rapporteur spécial des Nations unies, consacré au « potentiel de l'agroécologie pour faire reculer la faim et la pauvreté. »

Elle se poursuit aux quatre coins du monde, où des producteurs, des agronomes et des économistes viennent confirmer cette thèse en témoignant d'expériences agronomiques et économiques ayant fait leur preuve. Par exemple, l'association des cultures de maïs, d'haricots et de courges au Mexique (Milpa), la semence de soja au milieu de trèfle rouge et de seigle fraîchement coupé en Allemagne, la plantation « d'arbres fertilisants » au Malawi, ou encore l'alliance entre paysans et consommateurs au Japon (Teikei).

Au-delà de ces témoignages, on pourra regretter que la parole ne soit pas donnée aux tenants de l'agriculture conventionnelle, ou à ceux qui doutent que l'on puisse nourrir le monde avec le tout-bio. A moins de penser, comme l'auteure, que de telles positions relèvent uniquement de « la propagande des industries chimiques » ou du « lobbying de la FNSEA ». Preuve de la difficulté d'avoir un débat serein en la matière, à l'heure où le gouvernement prône une « troisième voie entre agriculture conventionnelle et biologique ».

Diffusion le 16 octobre 2012 sur Arte, suivie d'un débat en direct de trente minutes qui se poursuivra par un vidéo-chat sur arte.tv/lesmoissonsdufutur.

 

Les Moissons du futur - Comment on nourrit le monde ?

UN DOCUMENTAIRE DE MARIE-MONIQUE ROBIN

Après "Le monde selon Monsanto" et "Notre poison quotidien", Marie-Monique Robin enquête sur les méthodes de l'agroécologie aux quatre coins du globe. Un film plein d'espoir sur les solutions possibles à la crise alimentaire.

LE DOCUMENTAIRE

Comment nourrir les 9 milliards d'habitants annoncés en 2050 ? Une émission de télévision a convaincu Marie-Monique Robin de poursuivre ses investigations sur l'urgence de produire autrement. 

Président de l'Association nationale de l'industrie agro-alimentaire, Jean-René Buisson y affirmait qu'aucune alternative aux pesticides n'était possible et qu'une agriculture bio entraînerait une baisse de la production de 40 % pour une hausse des prix de 50 %. Rapporteur spécial pour le droit à l'alimentation des Nations unies, Olivier de Schutter, lui, prétend exactement le contraire. Qui croire ? Enquêtant aux quatre coins du globe, la journaliste a rencontré des paysans qui ont renoncé à ces insecticides et pesticides dont les coûts indirects colossaux — pollution, énergie et santé publique — ne sont jamais pris en compte.

SOUVERAINETÉ ALIMENTAIRE

Pluriculture au Mexique ou au Japon, agroforesterie au Malawi, méthode du push-pull au Kenya - des plantes repoussent herbes et insectes nuisibles au maïs, quand d'autres les attirent... Partout, des petits producteurs à la conscience aiguë témoignent des bénéfices vertueux de leur (re)conversion à l'agriculture biologique : lutte contre l'érosion, la pollution et les émissions de gaz à effet de serre, fertilisation des sols, mais aussi rendements nettement accrus au fil des années. Tous plaident et s'organisent pour l'autosuffisance et la souveraineté alimentaire, à travers des circuits courts, tandis que se dessine une nouvelle alliance entre producteurs et consommateurs. De leur côté, les experts insistent : l'agroécologie de demain devra mêler savoir-faire paysan et savantes innovations dans cette révolution nécessaire pour nourrir la planète. Un documentaire édifiant où la méthode Robin, mélange de rigueur journalistique et de candeur citoyenne, livre une fois encore une implacable démonstration. Avec d'encourageantes conclusions.

 

Du 1er au 3 février 2012, j’étais à Accra (Ghana) pour couvrir un événement exceptionnel : la rencontre entre des représentants de l'Association pour une Révolution verte en Afrique (Agra), financée par la Fondation Bill & Melinda Gates, et une cinquantaine de paysan(e)s du monde entier, tous défenseurs d'une agriculture familiale et agro-écologique.

Visant à orienter "la recherche agricole pour le développement de l’Afrique de l’Ouest", l’improbable dialogue était organisé par Michel Pimbert, un agronome qui travaille pour l’International Institute for Environment and Development (IIED), basé à Londres.

Présidée par Olivier de Schutter, rapporteur spécial des Nations unies pour le droit à l’alimentation et Farah Karimi, directrice exécutive d’Oxfam, la réunion fut quelque peu mouvementée… 

L'Agra, cheval de Troie de l'agrobusiness en Afrique ?

« Mettons en marche une révolution verte africaine », déclare Kofi Annan le 5 juillet 2006 à Addis-Abeba. Un appel qui sonne comme un coup d'envoi pour les promoteurs d'une agriculture intensive sur le continent. Dès septembre 2006, les fondations Rockefeller et Bill & Melinda Gates répondent à l’appel, en levant 150 millions de dollars pour la création de l'Association pour une Révolution Verte en Afrique (Agra). Avec le généreux soutien du « milliardaire philanthrope », pour lequel la lutte contre la famine est devenu un engagement prioritaire, la fondation Rockefeller va ainsi pouvoir relancer le projet agricole dont elle était déjà le leader dans les années 1960.

L'AGRA et ses bailleurs de fonds jurent qu'ils veulent offrir à l'Afrique « sa propre révolution verte » en tirant les leçons des « erreurs du passé ». En effet, le concept de « révolution verte » est né au début des années 1960,  lorsque le vice-président américain Henry Wallace, fondateur du groupe semencier Pionner, décida d'exporter le modèle agricole intensif des Etats-Unis pour contrer les menaces de la « révolution rouge », alors en marche dans le Tiers-Monde. Wallace chargea la fondation Rockefeller de financer un programme de recherche au Mexique, qui deviendra en 1963 le Centre international d'amélioration du maïs et du blé (CIMMYT), pour développer des variétés améliorées à haut rendement, adaptées aux pays du Sud. Pilotée par Norman Borlaugh, considéré comme le « père de la révolution verte » (Prix Nobel de la Paix en 1970), l’exportation du modèle agro-industriel (semences, engrais et pesticides chimiques, techniques d’irrigation) débuta en Inde en 1965, puis s’étendit en Asie et en Amérique Latine, avec le soutien de la fondation Ford, bien placée pour fournir  les engins agricoles.

Quarante ans plus tard, le bilan reste mitigé puisque près d'un milliard de personnes continuent de souffrir de la faim, dont beaucoup de paysans… ou ex-paysans. Car ceux qui sont incapables d’investir dans ce modèle agricole très coûteux, pour conformer leurs pratiques et leurs terres aux modèles des laboratoires agronomiques, doivent se résigner à l’exode rural. Quant à l’environnement, la monoculture de quelques céréales (blé, maïs et riz) dopées par la chimie a entraîné l’appauvrissement des sols et la diminution des ressources en eau, ainsi que la disparition de milliers de variétés locales remplacées par les hybrides.

Et aujourd'hui, que promeut l'Agra ? L’usage de semences améliorées et  d’engrais chimiques, commercialisés par un réseau d'« agro-dealers » que l’organisation met en place sur tout le continent africain (voir vidéo). Certes, son président, Namanga Ngongi, un agronome qui fit carrière au Programme alimentaire mondial et cultive de… l’huile de palme au Cameroun,  assure que l’AGRA n’a rien à voir avec l’agrobusiness, mais il est permis d’en douter : en 2010, la Fondation Bill &  Melinda Gates, qui finance plus de la moitié du budget de l’AGRA (400 millions de dollars), a acheté 500 000 actions de Monsanto, pour un montant de 23,1 millions de dollars (voir l'infographie). D’où la crainte des organisations paysannes, mais aussi de nombreux observateurs : en Afrique,  la révolution risque d’être verte, comme les dollars. Tout le contraire, en tout cas, du modèle agro-écologique fondé sur l’agriculture familiale, les semences locales et l’usage rationnel des ressources naturelles.

Benjamin Sourice / M2R Films  

 

En juin 2011, j’étais au Mexique pour rendre compte des travaux d’Olivier de Schutter : le rapporteur de l’ONU pour le droit à l’alimentation, en visite officielle chez l’un des premiers producteurs agricoles au monde… cherchez l’erreur !

De fait, l'Accord de libre-échange nord américain (Alena), signé en 1994, a littéralement ravagé les campagnes mexicaines en ruinant les petits paysans, incapables de concurrencer les importations subventionnées de maïs américain (voir infographie). Contre ce "libre marché", qui dans sa logique porte la monoculture et le recours aux OGM, les organisations paysannes mexicaines se sont ralliées au cri de "Sin maíz, no hay país" (sans maïs, il n’y a pas de pays).

La milpa, l'agroécologie millénaire

Six mille ans… ! Cela fait six mille ans que les peuples mésoaméricains ont domestiqué le maïs à partir de son ancêtre sauvage, la téocinte. Leur travail ancestral de sélection, également appliqué à d’autres plantes vedettes comme le poivron ou le tournesol, fait de l'Amérique centrale l'un des berceaux de l'agriculture, qui se signale encore aujourd’hui à travers le paysage typique de la milpa.

La milpa ? Non, ce n’est pas un légume exotique, mais plutôt trois, un éco-système qui consiste à combiner étroitement trois cultures, le maïs, les haricots et les courges, associés comme les organes d’une même plante. Technique culturale millénaire, et nom donné aux champs ainsi plantés, la milpa est également un élément central dans l'organisation sociale des différentes communautés, unies par les échanges des meilleures semences entre paysans. Au-delà d’un système agroécologique des plus anciens et des plus efficaces, la milpa continue de véhiculer des connotations mystiques liées au culte du maïs, qui en font un pilier de la vie culturelle indienne.

De taille réduite - moins de deux hectares en moyenne - la milpa permet une utilisation optimale des ressources naturelles. Concrètement, le maïs nécessite une bonne irrigation et un fort apport en azote pour sa croissance. Or, l'azote est fixé naturellement dans le sol par les plants de haricots, qui de leur côté grimpent sur les tiges robustes du maïs pour se développer verticalement. L'espace horizontal, le sol, est occupé par les plants de courges, ou de citrouilles, qui offrent une couverture végétale idéale pour prévenir l'érosion, conserver l’humidité et capter les insectes. Certaines plantes naturelles aux feuilles comestibles nommées quelites, comme l'amarante (le pire ennemi du maïs en monoculture), sont également préservées pour servir d'aliment ou de fourrage.

La milpa est souvent associée à un jardin potager nommé solar, où les campesinos cultivent poivrons, pois, piment mais aussi herbes médicinales, cacao et café. Le système milpa-solar a été sélectionné pour intégrer la liste des Systèmes ingénieux du patrimoine agricole mondial (Sipam)  reconnus par la FAO (Food and Agriculture Organization). Dans le cadre de ce programme, l'organisation onusienne présente le système milpa-solar dans ces termes : "Les avantages principaux du système milpa-solar, comparé à la monoculture du maïs, sont une production diversifiée et riche de plantes alimentaires sur une petite surface, […] un meilleur état nutritionnel pour les membres de la famille, une meilleure fertilité des sols, […] une production soutenable et écologique permettant de préserver et d'augmenter la biodiversité." Un héritage que les paysans se refusent d'abandonner au nom du supposé progrès, qui en quelques décennies ne leur a apporté que ruine économique et déracinement culturel… Et voici la milpa élevée au rang d’emblème de la résistance face à la "nouvelle conquista" libérale.

Benjamin Sourice / M2R Films 

 

Au Sénégal, l’oignon est de tous les repas, notamment employé pour cuisiner le fameux yassa. Or, la production nationale a longtemps été menacée par les surplus européens dont les exportations subventionnées concurrençaient rudement l’oignon local. Cette situation a poussé les militants de la FONGS (Fédération des organisations non gouvernementales sénégalaises – une organisation paysanne) à multiplier les interventions pour réclamer la fin des importations.

En septembre 2002, le gouvernement créait une Agence de régulation des marchés (ARM), qui édictait en 2003 une première interdiction temporaire d’importer durant la saison de production. Depuis, le marché local de l'oignon a connu un saut économique phénoménal. Aujourd’hui, certains producteurs se posent la question de leur conversion vers la production biologique.

Horizon agroécologique pour l’Afrique

En 2007, les experts de la FAO (Food and Agriculture Organization, ONU) lançaient un pavé dans la marre avec le rapport Agriculture biologique et sécurité alimentaire en déclarant que "dans les pays en développement, l’intensification durable de la production agricole par le biais de pratiques biologiques permettrait d’accroître la production de 56%". Une analyse qui sera confirmée un an plus tard par le Programme des Nations unies pour l'environnement (PNUE) dans son rapport Agriculture biologique et sécurité alimentaire en Afrique (2008) qui compare les résultats agronomiques de milliers d'exploitations converties à l'agroécologie. 

Les experts du PNUE observent que, "à terme, les rendements augmentent et dépassent ceux des systèmes traditionnels avec des taux égalant ceux des systèmes conventionnels à forte intensité en intrants". En Afrique, ces expériences agroécologiques ont permis d'obtenir un doublement des rendements (+116% sur l'Afrique et +179% au Kenya). Un potentiel encourageant pour le continent qui compte quelque 2 millions d'hectares cultivés de façon "quasi biologiques", par 1,9 millions de paysans susceptibles d'adopter ces nouvelles techniques agroécologiques. 

Ces différents arguments font de l’écologie, non pas une contrainte supplémentaire qui viendrait contrarier les efforts nécessaires pour nourrir les populations africaines, mais une voie nouvelle et convaincante pour y parvenir. Et ce, tout en poursuivant d’autres objectifs également vitaux, d’ordre économique ou environnemental. La FAO constate notamment que l'agriculture biologique permet d'économiser "entre 33 et 56 % d'énergie par hectare", au profit d’exploitations ainsi moins vulnérables aux augmentations des prix pétroliers. Plus généralement, les experts jugent que les techniques agroécologiques offrent une alternative solide pour sécuriser à long terme tant les coûts de production que les revenus du travail, deux facteurs centraux dans la lutte contre la faim. Par ailleurs, les membres de la FAO rappellent que "les systèmes de production biologique contribuent également à atténuer les effets du changement climatique, en réduisant les émissions de gaz à effet de serre de 48 à 60%" tout en offrant une meilleure capacité d'adaptation aux aléas climatiques. 

En avril 2008, plus de 400 scientifiques réunis dans le cadre de l’IAASTD (International Assessment of Agricultural Knowledge, Science and Technology for Development) s'accordaient unanimement sur "la nécessité de définir, aux niveaux mondial et local, un nouveau paradigme de la sécurité alimentaire reposant sur les débouchés créés par l’agriculture biologique", capable selon eux de "produire suffisamment de nourriture pour nourrir le monde sans augmenter la superficie des surfaces cultivées".

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L'action de la FONGS

Benjamin Sourice / M2R Films

 

Cette fois je me déplace en Allemagne, à quelques kilomètres de la frontière alsacienne, pour visiter la ferme biologique de Friedrich Wenz : 33 hectares en production céréalière. Ce qui motive mon déplacemen - et attise ma curiosité - c'est sa pratique des "techniques culturales simplifiées". Ses sols ne sont pas labourés, ne reçoivent aucun engrais chimique… et pourtant, ils donnent !

Friedrich a également recours à certains procédés enseignés par le philosophe Rudolf Steiner et ses émules : sous le nom de biodynamie, une approche originale de l’agriculture, qui y mêle des préceptes ésotériques et de mystérieuses considérations cosmiques (voir /fr/mysterieuse-biodynamie/6952838.html). Prenant à rebours les sceptiques de tout poil, cette méthode porte cependant ses fruits, et se diffuse dans le monde entier… c’est au champ que j’ai voulu voir le paysan !

Mystérieuse biodynamie

L'agriculture bio-dynamique n'a pas fini de fasciner par ses mystères, ni d'attiser les griefs des "matérialistes" auxquels voulait s'opposer Rudolf Steiner, le père fondateur de l'anthroposophie. Lancée en 1924 par le philosophe spiritualiste, lors d’une conférence adressée aux paysans en Pologne, la biodynamie se revendique d’une théorie intégrée de l'agriculture biologique, basée sur la compréhension et le respect des cycles naturels et planétaires.

Pour le Mouvement de l'agriculture biodynamique (MABD), il s'agit d'une pratique "assurant la santé du sol et des plantes pour procurer une alimentation saine aux animaux et aux hommes. Elle se base sur une profonde compréhension des lois du "vivant" acquise par une vision qualitative/globale de la nature". Après les enseignements de Steiner, c'est son disciple Ehrenfried Pfeiffer qui, dès la première moitié des années 1920, s'attache au développement des méthodes agronomiques de la biodynamie en Europe et aux États-Unis. En 1947, un autre pionnier, Alex Podolinsky, émigre en Australie, pays aux terres arides où il diffuse avec succès ses connaissances sur le renouvellement des sols. Aujourd'hui, le label international Demeter certifie le respect des règles biodynamiques, par près de 9 000 exploitations dans un peu plus de 40 pays. Dans la droite ligne des fondateurs, le cahier des charges de Demeter rappelle ainsi la nécessité de "renoncement à toute productivité disproportionnée qui romprait l’équilibre du domaine et nuirait à la santé et à la diversité de l’ensemble".

Dans la conception biodynamique, la ferme est un tout en équilibre, dont le paysan est le garant. Il doit en effet lui donner son identité, comme "organisme agricole intégrant la flore et la faune sauvages et reconstituant un paysage riche et diversifié". Pour Steiner, "une agriculture saine devrait pouvoir produire en elle-même tout ce dont elle a besoin", ce qui implique l'autosuffisance de l'exploitation avec une introduction minimale d'éléments extérieurs et le bannissement des intrants chimiques. Ces intrants sont remplacés par des "préparations biodynamiques" (voir la vidéo). La "bouse de corne", dite "préparation 500", est obtenue par la fermentation dans le sol, durant la période hivernale, de bouse introduite dans des cornes de vaches.

Les biodynamiciens lui reconnaissent de nombreuses vertus telles que "favoriser l'activité microbienne et la formation d'humus", "réguler le pH du sol" et "stimuler la germination des graines et la croissance générale du système racinaire". L'agriculteur utilise également la "silice de corne", dite "préparation 501", sur la partie aérienne des plantes. Cette "pulvérisation de lumière" régule la vigueur végétative, "favorise la pousse verticale des plantes" et "accroît la résistance de l’épiderme des feuilles et des fruits", selon Biodynamie Services. Il existe toute une série d’autres préparations (502 à 507) destinées à la réalisation de compost organique, un élément clé pour la vitalité des sols. Enfin, l'ensemble de ces décoctions est appliqué selon les règles strictes du calendrier cosmique basé sur le positionnement des astres, tenant compte de leurs supposées influences sur la Terre.

D'après une étude comparative menée en Nouvelle-Zélande et publiée dans le numéro 260 de Science, "les sols de la plupart des fermes biodynamiques présentaient des qualités biologiques et physiques supérieures : un taux sensiblement plus élevé de matière organique et d'activités microbiennes, et plus de vers de terre", entraînant "une meilleure structure du sol, une meilleure perméabilité et une couche arable plus épaisse". Comme l'explique Pierre Masson dans son article "De l’agrobiologie à la viticulture biodynamique", "si l’efficacité de la méthode semble bien démontrée, la source d’où est tiré l’ensemble des indications de départ n’est pas facilement compréhensible". En imbriquant dans une même théorie des considérations spirituelles, issues de la vision ésotérique du monde de Steiner, avec des prescriptions purement agronomiques, la biodynamie dérange les praticiens et les chercheurs les plus matérialistes. Il semblerait bien que la nature conserve quelques mystères que les scientifiques n'ont pas percés... 

Benjamin Sourice / M2R Films 

 

Le touriste curieux - sans doute venu pour visiter les fameuses réserves animalières - trouvera au Kenya la caricature du développement agricole selon le credo mondial-libéral.

En exploitant ses « avantages comparatifs » que sont le climat et le prix de la main d’œuvre, le pays est devenu leader sur le marché des fleurs coupées, exportées par avion frigorifique vers l’Union Européenne, dont elles dopent le commerce pour le plus grand profit des firmes détentrices des brevets sur les variétés en vogue. L’horticulture kenyane rejoint ainsi le thé et le café kenyans au palmarès des exportations agricoles, un secteur dominé par les vastes exploitations installées sur les meilleures terres, fortes consommatrices d’eau et d’intrants. Au même moment, la myriade des petits paysans peine à nourrir les populations locales – dont eux-mêmes au premier chef : le prétexte des conflits interethniques et des calamités climatiques cache mal les causes socio-économiques des émeutes et de la sous-alimentation. Pourtant, je ne suis pas au Kenya pour dénoncer mais pour illustrer une réussite méconnue : en quelques années, 50 000 paysans ont adopté le push pull (voir la vidéo), une technologie biologique de lutte contre les parasites du maïs, qui pour son malheur, ne rapporte pas un sou aux marchands de pesticides. 

Bio contre bio

« La toxicité des pesticides est élevée, envers les consommateurs des productions agricoles comme envers les agriculteurs eux-mêmes. » C'est avec ce constat simple, mais presque tabou, que l'Institut National de Recherche Agronomique (INRA) introduit la lutte biologique contre les parasites agricoles, une alternative prometteuse aux solutions chimiques. 

Cette lutte consiste à mettre en œuvre différentes stratégies pour limiter naturellement la présence de « bio-agresseurs », ou tout organisme parasite dans les cultures ou le sol. L'un des premiers succès de la lutte biologique fut enregistré à la fin du XIXe siècle, avec l'introduction d'une coccinelle australienne (rodolia cardinalis) en Californie pour éradiquer des cochenilles (icerya purchasi) qui infestaient les plantations d'agrumes. Un siècle plus tard, en 1973, l'Organisation Internationale de Lutte Biologique (OILB) définissait officiellement la pratique comme « l'utilisation d'organismes vivants (ou de produits dérivés d'organismes vivants) pour prévenir ou réduire les dégâts causés par des ravageurs. »

Il s'agit d'exploiter une relation naturelle (prédation, parasitisme, compétition) entre deux êtres vivants, dont l'un est « la cible » (insecte ravageur, végétal, micro-organisme) et l'autre un agent de lutte, ou « auxiliaire » capable de stopper l'expansion du bio-agresseur ciblé. L'agriculteur définit ensuite une stratégie d'introduction des « auxiliaires » dans ses champs : soit par acclimatation, soit par « lâchers inondatifs ou inoculatifs ». Dans le cas de l'acclimatation, il s'agit d'introduire durablement dans l'écosystème local, un auxiliaire qui sera capable de s'intégrer à « une niche écologique vacante » dans la chaîne de prédation du parasite cible. Dans le cas de lâchers inondatifs, comme leur nom l'indique, il s'agit de noyer la cible sous un déluge de prédateurs pour assurer une extermination massive et immédiate. Sur ce schéma, la station de l'Inra d'Antibes a mis au point une technique efficace faisant appel à une micro-guêpe, la Trichogramma, qui s'attaque aux œufs de la pyrale du maïs, un ennemi redoutable de cette culture. Aujourd'hui en France, plus de 70.000 hectares de maïs sont traités annuellement en lutte biologique. Cependant, bien qu'extrêmement efficace et naturel, ce traitement est temporaire et tout aussi coûteux que les solutions chimiques.

Depuis quelques années, une nouvelle stratégie issue de travaux en agroécologie se dessine : la lutte biologique par gestion des habitats. Il s'agit de protéger et d'aménager sur le domaine agricole des espaces naturels (haies, arbres, bandes fleuries, marres...) capables d'héberger tout un cortège de vertébrés (oiseaux, chauve-souris, reptiles) et d’invertébrés (insectes, arachnides, lombrics, etc..) pour leur redonner une place dans l’agrosystème cultivé (Dupraz, 2005). Par exemple, des expériences ont été menées sur l'aménagement de bandes fleuries en marge des champs de blé pour attirer à nouveau des syrphes adultes dont les larves sont de redoutables consommatrices de pucerons des céréales (Sarthou et al, 2004) (voir aussi la vidéo sur le push-pull). 

Comme le rappelle Christian Dupraz, chercheur à l'Inra : « L’idée que les systèmes de culture ne se réduisent pas au cœur des parcelles cultivées fait son chemin. Plusieurs travaux récents montrent l’importance de raisonner l’espace rural comme un continuum, comme un lieu d’échanges entre les diverses occupations du territoire. » Nos campagnes, empoisonnées par les pesticides et défigurées par l'arrachage des haies et des arbres champêtres, menaçaient de se transformer en un désert vert, vide de biodiversité, mais l'agroécologie ouvre désormais une voie nouvelle pour s'en échapper. Voilà que le regard change sur les « petites bêtes », et au passage, l’homme accepte tout bonnement de relâcher son étreinte sur les processus naturels, même quand il s’agit de se nourrir. 

Benjamin Sourice / M2R Films

 

Les Moissons du Futur (film)

 

 

27 septembre 2012

La bombe à retardement qui pourrait faire exploser encore plus le chômage

Connaissez-vous la bombe à retardement ignorée par le gouvernement qui pourrait faire exploser encore plus le chômage ?

Atlantico - Jean-Yves Archer - Publié le 27 septembre 2012

 

Selon les derniers chiffres publiés mercredi, le pic des 3 millions de chômeurs est dépassé. Pourtant, une autre menace pèse sur l'économie française : les successions d'entreprises qui pourraient se traduire par de nouvelles destructions d'emplois.

En termes de chômage, la France vient donc de franchir nettement le cap des 3 millions de personnes auxquelles il faut ajouter les quelque deux millions de travailleurs précaires à temps partiel subi. Dans ce contexte macro-économique où le court-terme ne semble pas davantage favorable, il est assez stupéfiant que rien de réfléchi, solide et efficace ne soit envisagé face à la question cruciale de la transmission d’entreprise. Question cruciale car beaucoup d’entre nous méconnaissent la dimension des enjeux quantitatifs. Effectuons un rapide rappel factuel.

Selon le rapport Mellerio remis au ministre Hervé Novelli en octobre 2009, d’ici 10 ans, 500 000 entreprises vont être soumises à transmission. Toutes n’arriveront pas à bon port et la transmission finira dans certains cas par une dissolution à l’amiable voire par une liquidation judiciaire. Des chiffres contradictoires circulent mais selon une étude KPMG citée par le rapport Mellerio, moins de 20% des entreprises survivent au processus de transmission.

Le chiffrage est vite établi : 20% d’un demi-million auront un avenir là où 80% tomberont dans une impasse. Les types d’impasses peuvent être la mésentente entre les nouveaux associés, le côté prédateur d’une opération de LBO (Leverage buy-out, une opération de rachat d'entreprise par la dette par un effet de levier, ndlr), la discorde au sein de la famille cédante, le mauvais timing de l’opération, l’aspect fiscal du dossier. Une chose est avérée et unanimement partagée (par les Chambres de commerce, les notaires, Oséo, les avocats spécialisés, etc.) : 20% seulement des chefs d’entreprises souhaitent céder leur entreprise à la génération qui les suit et la moitié seulement y parvient.

De ces premiers éléments, on déduit donc que la transmission familiale harmonieuse et réussie est proportionnellement rare en comparaison des cas où l’entreprise change de propriétaire (avec les risques de restructuration) ou voit son activité cesser. Or, un élément fondamental justifie notre étonnement face au manque de dispositif public d’envergure : il faut en effet savoir que les entreprises familiales regroupent 83% des entreprises de France et surtout qu’il est établi (Insee) qu’elles représentent près de 50% du PIB et des emplois du secteur privé.

On touche là l’importance de la question : si la freinte est aussi importante à chaque transmission en nombre d’entreprises et en nombre d’emplois, chacun mesure avec gravité l’ampleur du défi qui dépasse de loin les aimables colloques que cette question génère parfois. Notre pays est face à un risque de plusieurs centaines de milliers de chômeurs sans parler de la désintégration de plusieurs pans de son appareil productif.

D’autres législations européennes ont permis des avancées et élaboré des chemins de solutions. On doit ici citer la fiducie. On peut aussi citer l’impact de l’ISF où il aurait pu être admis que les comptes-courants d’associés soient inclus dans la partie d’exonération professionnelle. De même, certains auteurs ont travaillé sur l’idée de régime fiscal spécifique comme il existe pour les fusions.

Pour l’instant, loi de finances après loi de finances, le souffle manque et les PME étouffent au moment fatidique d’une succession ou d’une cession. De notre côté, nous militons pour une technique simple de report des impositions sur plusieurs années afin d’assurer la viabilité de projets de transmission.

Un chiffrage de l’effort public serait à réaliser mais il nous apparaît comme très inférieur aux risques sociaux, économiques et parfois stratégiques de l’actuelle cartographie de la transmission. Selon une étude réalisée par l’éminent sociologue Henri Mendras en 1989 (et confirmée depuis), plus l’entreprise est importante, plus le dirigeant se retire tard. Le cuisant dossier Boussac ou la succession-naufrage de Jean Mantelet (Moulinex) sont là comme des exemples plantés dans une forêt calcinée par l’orgueil de certains.

Dans leur livre de référence (La cession d’entreprise, Dalloz), le Doyen Jean Paillusseau et Maîtres Caussain, Lazarski et Peyramaure rappellent à raison qu’une entreprise est une activité, un ensemble de moyens, une organisation, une collectivité humaine organisée, un centre d’intérêts, un foyer d’organisation juridique. Force est de constater que le chef d’entreprise n’est généralement assisté que pour la gestion de ses intérêts et le montage juridique adéquat au détriment des quatres premières variables.

C’est cette négligence préjudiciable qu’il faut colmater dans l’intérêt d’un grand nombre d’emplois. Les récentes campagnes électorales présidentielle et législative n’ont pas avancé ce dossier qui devient – vous l’avez vu – urgent pour notre nation.

 

Joseph Stiglitz sur France Info : " les inégalités freinent la croissance "

Joseph Stiglitz : " les inégalités freinent la croissance "

France Info - LE JEUDI 13 SEPTEMBRE 2012 À 09:35

 

Le prix Nobel d'économie appelle à changer complètement le système.

Joseph Stiglitz publie Le prix de l'inégalité (éditions, Les liens qui libèrent). Invité des choix de France Info, il livre son regard sur la France : "du point de vue des inégalités, la France s'en sort beaucoup mieux que les Etats-Unis, mais une de mes inquiétudes est qu'elle prenne le même chemin".
L'économiste souligne que l'écart se creuse entre les plus riches et l'immense majorité de la population. Selon lui, ces inégalités constituent un problème politique, moral, mais aussi économique : "la croissance ralentit, l'économie est moins efficace, elle est instable".

La Cour constitutionnelle allemande vient d'autoriser les plans de sauvetage en Europe. Pour Joseph Stiglitz, "c'est un mouvement important dans la bonne direction mais il y a encore beaucoup à faire. Il faut créer un système plus fédéral et harmoniser les impôts". L'économiste observe la crise sur le continent et il est catégorique : il faut changer de cap, "la politique d'austérité amène l'Europe à la récession".

(Ré)écouter l'émission

 


24 septembre 2012

Un engagement stratégique doit avoir un caractère irréversible

L'Europe, la démocratie et la théorie de l'engagement stratégique

 

project-syndicate.org - Luigi Zingales - 24 September 2012

 

CHICAGO – Depuis la fin des années1970, la théorie des jeux s'est répandue dans les milieux universitaires, ce qui a conduit les macroéconomistes à insister sur la notion d'engagement - une stratégie qui limite le degré de liberté des décideurs politiques, ceci pour améliorer les résultats économiques à long terme. Cela paraît contre-intuitif : comment moins de quelque chose peut-il conduire à une amélioration ?

Même si elle n'est pas historiquement exacte, la légende de Hernan Cortés est l'un des meilleurs exemples d'engagement stratégique. Voulant conquérir le Mexique, il décida de brûler les navires sur lesquels il était venu d'Espagne avec son armée. A première vue cet acte parait insensé : pourquoi détruire volontairement le seul moyen de se sauver en cas de défaite ? Cortés aurait expliqué qu'il a fait cela pour motiver ses troupes. Sans fuite possible, les soldats étaient encore plus motivés pour l'emporter. Alexandre le Grand aurait fait quelque chose d'analogue lors de la conquête de la Perse.

Pour être efficace, un engagement stratégique doit être crédible - autrement dit, il doit avoir un caractère irréversible. En ce sens, la stratégie de Cortés était parfaite : en cas de défaite, les Espagnols ne pouvaient reconstruire les navires brulés. Mais un engagement stratégique doit aussi être coûteux en cas d'échec : si Cortés avait perdu, aucun soldat espagnol n'en serait sorti vivant. C'est précisément ce qui contribué à motiver ses troupes.

Evidemment, nous ne connaissons que les réussites de cette stratégie. Si Cortés avait échoué, il aurait sombré dans l'oubli ou aurait laissé l'image d'un personnage illuminé et arrogant, se croyant capable de battre tout un empire.

La création des banques centrales a été l'une des premières applications de cette stratégie à la politique économique. On dit que les responsables monétaires doivent être indépendants du système politique, parce qu'à l'approche d'élections, les dirigeants élus risquent de faire pression sur eux pour faire baisser provisoirement le chômage, même si cela entraîne une inflation permanente. Pour éviter cette situation, les Etats doivent isoler les responsables des banques centrales des interférences politiques.

Beaucoup de macroéconomistes attribuent la baisse continue de l'inflation depuis le début des années 1980 à cette stratégie appliquée un peu partout. Encouragés par leur succès, les dirigeants politiques ont commencé à l'utiliser dans d'autres domaines. Ainsi ils ont "vendu" la libéralisation financière à l'opinion publique comme un engagement en faveur d'une politique favorable aux marchés. Si un gouvernement ne s'y conformait pas, la fuite des capitaux le mettrait à genoux.

Les emprunts colossaux réalisés par les Etats auprès de l'étranger, des caisses d'émission monétaire ou même d'unions monétaires relèvent de la même stratégie. La création de l'euro n'est rien d'autre qu'une forme extrême d'engagement : les pays européens ont essayé de lier leur sort au suivi de la discipline budgétaire allemande.

Le recours de plus en plus fréquent à cette stratégie pose la question de la démocratie. Cortés n'a pas fait de sondage avant de brûler ses navires. Et l'aurait-il fait, il aurait peut-être gagné (car sa stratégie était habile), mais c'est loin d'être une certitude.

La stratégie d'engagement stimule la motivation, mais elle est risquée. Alors que la probabilité de l'emporter était minime, Cortés, aveuglé par son rêve de gloire, était peut-être prêt à sacrifier ses troupes.

Heureusement, aujourd'hui ce sont des gouvernements élus démocratiquement qui prennent ces décisions censées traduire la volonté du peuple. Mais étant donné leur nature, ces décisions méritent un examen tout particulier, car elles sont par essence irréversibles. Liant les mains des gouvernements à venir, elles sont équivalentes à des amendements constitutionnels. De ce fait leur adoption devraient être soumise à un processus d'approbation spécifique.

Cette question est cruciale quand l'engagement présente des avantages plus attirants à court terme que celui de brûler les navires. Ainsi, quand un gouvernement commence à emprunter à l'étranger ou choisit d'entrer dans une union monétaire, les taux d'intérêt baissent. Ce type d'avantage immédiat est bien plus visible que le coût potentiel de l'engagement dans le futur. Avec cette stratégie, un gouvernement machiavélique peut pousser un électorat réticent à accepter une politique contraire à sa volonté.

C'est bien là que réside le problème. Pour les pays du sud de l'Europe, rejoindre la zone euro a été - explicitement ou pas - un moyen de contraindre leur population à accepter un certain degré de discipline budgétaire qu'elle n'aurait pas adoptée d'elle-même. S'agissait-il d'une décision démocratique ou de la manipulation de la population par une élite "éclairée" ?

Je crains que cette dernière hypothèse ne soit la bonne, ce qui pourrait expliquer le ressentiment qui monte contre l'Union européenne. Et pour couronner le tout, certains dirigeants européens n'assument pas leurs décisions passées. Ils ne veulent pas admettre que sont eux ou leurs prédécesseurs qui ont brûlé les navires. Ils rejettent la responsabilité sur la construction européenne. Aussi, l'euro, au lieu de favoriser l'intégration de l'Europe, la divise encore davantage.

Traduit de l’anglais par Patrice Horovitz

Si cette stratégie était appliquée aux hommes et femmes politiques, une fois fois à leur poste convoité, ils n'auraient qu'une possibilité, réussir à travers les promesses qu'ils ont faites pour être élus; et en cas d'échec, ils n'auraient plus la possibilité de se représenter pendant un temps déterminé en avance (15 années par exemple) pour quelle que soit l'élection politique qu'ils ambitionneraient, je suis sûr qu'ils réfléchiraient à deux fois avant de se prononcer.

La cupidité, mère de toutes les plaies

« Cessons de protéger la finance comme si elle était « le sang » de nos économies »

lenouveleconomiste.fr - Publié le 19/09/2012

 

Une mise en revue critique et sans appel des dévoiements de l’hyper-capitalisme par l’auteur des « 7 plaies du capitalisme »

“La crise de 2008 est le symptôme d’une mutation maléfique du capitalisme depuis la chute du communisme qui entraîne irrésistiblement vers le gouffre des inégalités, de la stagnation et du chômage l’ensemble des sociétés occidentales.” Ce diagnostic on ne peut plus sombre n’est pas posé par Jean-Luc Mélenchon mais par l’entrepreneur Henri de Bodinat dans un essai aussi incisif que percutant (*). Pour se faire comprendre, le cofondateur d’Actuel et de Radio Nova, aujourd’hui à la tête d’un fonds d’investissement, puise dans le registre biblique pour décliner les sept maux qui font “courir le capitalisme à sa perte”. Surplombé par la cupidité, “la mère de toutes les plaies”, cet inventaire pointe au premier chef “l’infection” du système par le lobbying de grandes entreprises en quête de surprofits et qui mine profondément nos régimes politiques. Or en se concentrant dans les mains des groupes de pression financiers, ce mal atteint des proportions jamais atteintes.

“L’interpénétration de la finance avec le pouvoir est quasiment totale. Les mesures ne se prennent plus dans le sens de l’intérêt général mais au bénéfice de la seule préservation des intérêts bancaires”, dénonce Henri de Bodinat qui appelle à couper d’urgence ce lien pour “sauver” le capitalisme. (*) A lire : Les Sept Plaies du capitalisme par Henri de Bodinat – éditions Léo Scheer.

 

La crise est, comme la fièvre du malade, le symptôme des dévoiements du système capitaliste. Avant 2008, les dirigeants et les organisations internationales ne voulaient pas voir ces dérives sur le mode du “tout va très bien Madame la Marquise”, en dépit des signaux d’alerte comme le gonflement hors de proportion des profits de la sphère financière. Aujourd’hui pour traiter le mal, on pratique cette même méthode Coué en refusant de s’attaquer aux causes profondes ou en refusant de prendre les remèdes radicaux pourtant inévitables, comme par exemple à mes yeux la sortie de l’euro pour les pays européens les plus mal en point. On persévère dans le déni. Alors que nous sommes dans bon nombre de cas à la limite du point de rupture, en particulier dans les sociétés qui connaissent une proportion de jeunes au chômage insupportable. Le risque est de connaître des crises de plus en plus violentes allant jusqu’à des révolutions comme en 1789 ou 1917.

A biens des égards, la situation actuelle rappelle celle de la fin de l’Empire romain au III-IVe siècle après JC, quand une caste richissime côtoyait une plèbe désargentée. Une polarisation si forte qu’elle allait conduire à l’écroulement de l’Empire. Ce type de clivage ne concerne pas que les pays occidentaux puisqu’on retrouve ces inégalités aussi bien en Chine, en Inde et au Brésil. Ces pays – surtout la Chine – ont embrayé sur la voie du capitalisme en exacerbant toutes ses dérives.

La cupidité, mère de toutes les plaies
Il n’y a pas de cause unique à la dérive du système mais une série de facteurs cumulatifs s’interpénétrant les uns les autres. C’est toutefois la cupidité qui, en mettant l’argent au premier rang des valeurs, est à la base de tous les dérèglements. Ce qui prime c’est de gagner, de maximiser leurs gains. La valeur des individus se mesure à l’aune exclusive de leur réussite monétaire. L’avidité a certes toujours existé mais désormais elle est générale – même les adolescents avec leur culte des marques y succombent à leur manière ! La cupidité atteint un degré paroxystique aujourd’hui. Ce n’est pas la société de consommation, mais la société de la consommation ostentatoire, la société du bling bling.

Les entreprises n’hésitent pas un dixième de seconde à supprimer des emplois pour gagner un pourcentage même infime de rentabilité. Toutes les autres valeurs s’effacent derrière celle du profit maximum. L’évolution du système donne raison aux prophéties les plus sombres de Karl Marx. La hiérarchie des salaires dans les grandes entreprises est passée de 1 à 200 à 300 alors qu’elle n’était que de 1 à 20 il y a à peine quatre décennies sans que personne n’y trouve rien à redire. De telles évolutions ainsi que les plaintes des contribuables surtaxés les plus aisés, souvent complaisamment relayées, montrent une perte incroyable du sens commun. Et sur cette échelle dévoyée des valeurs, il n’est pas étonnant que les footballeurs surpayés et les gagnants du super loto deviennent de véritables héros. Le problème de la cupidité, c’est qu’elle donne le primat au court terme: on veut de l’argent tout de suite et le dépenser tout aussi vite.

Résultat : le système est dominé par les impulsions immédiates. Dans une vision de long terme, la volonté de gagner de l’argent n’est pas malsaine. Le profit à long terme est au contraire un très bon guide. Le patron d’Apple, Steve Jobs, ne raisonnait pas à court terme : il cherchait la perfection de ses produits et n’hésitait pas à retarder de six mois la sortie d’un appareil pour l’atteindre. Une démarche gagnante.

L’infection du lobbying
Le lobbying qui organise la défense des intérêts des sociétés et de leurs actionnaires au détriment de l’intérêt général est une plaie du capitalisme. S’il se déploie aux Etats-Unis comme nulle part ailleurs – les entreprises n’hésitent pas à donner de l’argent aux candidats ou à leurs… adversaires -, le lobbying n’en est pas moins très actif en France, même s’il emprunte des voies plus subtiles. Les dirigeants des grandes entreprises françaises ont un accès au pouvoir qui est très fort et l’interpénétration entre le ministère des Finances et les directions des grandes banques françaises est quasiment totale. Résultat ? Les mesures ne se prennent plus dans le sens de l’intérêt général mais au bénéfice de la préservation des intérêts bancaires.

Un problème criant en France mais qui existe aussi à l’échelon européen où les dirigeants des autorités monétaires ont de par leur parcours des accointances certaines avec les milieux financiers. Le fait que Mario Draghi ait travaillé un temps pour Goldman Sachs n’a rien d’anecdotique. Qui va profiter des rachats de titres publics annoncés récemment par la Banque centrale européenne ? Les banques mais pas les populations. Et pourquoi refuse-t-on d’envisager une sortie de la Grèce de l’euro si ce n’est pour préserver les intérêts des banques étrangères engagées sur ce pays en leur évitant un défaut ? On trouve trace de la puissance des lobbies en France dans la manière avec laquelle certaines entreprises, par exemple les sociétés d’autoroutes, parviennent à négocier avec l’Etat leurs tarifs à l’avantage de leurs actionnaires et non de leurs clients. L’obstruction à l’introduction des “class actions” ou à la reconnaissance de la faillite personnelle – deux mécanismes qui permettraient sans nul doute de rééquilibrer les relations entre les sociétés et les consommateurs, et de pousser à une meilleure qualité des services ou des produits – sont deux autres illustrations de ce pouvoir des lobbies.

Le virus de la rente
La rente qui agit comme un virus dans l’économie a des conséquences désastreuses pour l’économie. Les sociétés rentières, c’est- à-dire non soumises à la concurrence, fournissent en général des produits ou des services de moindre qualité à des prix supérieurs. Un tel comportement s’assimile à un impôt prélevé sur l’économie. Il a pour effet d’augmenter les coûts et de diminuer la productivité du système. La rente diminue le pouvoir d’achat des ménages et la rentabilité des autres entreprises. C’est donc un facteur de frein à l’économie. Or les rentiers font naturellement tout pour écarter l’arrivée des concurrents car ces derniers, en faisant mieux et moins cher, feraient éclater la réalité de leur médiocrité.

Cette obstruction se fait en général avec la complicité des salariés de ces sociétés, car ces derniers en tirent aussi des bénéfices. L’ultralibéralisme, contrairement à ce que l’on croit, ne prône pas la concurrence, il appuie la rente. D’où une forme de collusion entre les entreprises rentières et les Etats. Pendant l’administration républicaine de George W Bush, les autorités de la concurrence se sont montrées incroyablement passives et neutres sous le prétexte qu’il fallait laisser les champions nationaux se développer.

La peste de la surpromesse
Autre plaie du capitalisme, la surpromesse qui confine souvent à la tromperie et au mensonge. L’industrie pharmaceutique en est assurément le plus bel exemple. Les majors du secteur ont mis au point, via des centres de recherche et le recours à des experts, tout un système visant à accréditer le bien-fondé thérapeutique des nouvelles molécules sans apporter la preuve que ces dernières fournissent de réels progrès. Résultat : une surconsommation médicale. Il ne fait aucun doute qu’une fraction non négligeable des dépenses de santé – qui atteignent des sommes importantes, jusqu’à 18 % du Pib aux Etats-Unis ! – sert à financer cette part de sur- promesse trompeuse.

L’industrie pharmaceutique va même jusqu’à inventer des maladies qui n’existent pas pour pouvoir prescrire des médicaments inutiles (par exemple soigner la maladie imaginaire de la suractivité infantile). Le développement de l’industrie alimentaire dans le domaine des pseudos “alicaments” repose sur un ressort identique. Les géants de l’alimentaire qui sont à l’origine de l’obésité créent en même temps des produits anti-obésité. Cela s’appelle gagner sur les deux tableaux. Le propre de la surpromesse est d’exagérer les bienfaits d’un produit pour le vendre plus cher et d’en minimiser les méfaits. L’industrie du tabac qui n’a pas hésité à payer des études pour nier la nocivité de la cigarette en est un exemple caricatural. Comme la rente, la surpromesse prélève indûment de la ressource dans le système. Le contraire de la démarche “low cost” qui elle restitue de la ressource aux ménages.

Le cancer des externalités
La non-prise en compte des externalités par les entreprises – c’est-à-dire des conséquences négatives de leur activité sur leur environnement proche ou lointain – est une plaie à long terme du système. On est typiquement dans cette mécanique quand un éleveur de porcs en Bretagne, déversant son lisier dans les rivières, pollue les eaux des nappes phréatiques et rend les plages environnantes inhospitalières, nécessitant des interventions financées par les contribuables ou des surcoûts pour les consommateurs. Cette problématique ne concerne pas que l’écologie.

Quand une banque prend un risque et que c’est la collectivité qui prend en charge les pertes au nom du “too big too fail”, on est dans la même logique de privatisation des profits et de socialisation des pertes. Idem dans le domaine alimentaire où par exemple Mac Donald ou Coca-Cola font des profits extraordinaires alors qu’elles contribuent à l’épidémie d’obésité. Face à ces situations, il faudrait généraliser l’application du principe “pollueur-payeur”, faute de quoi on va se retrouver face à des dérives colossales du système en matière de santé publique et d’environnement, sans parler du réchauffement climatique. Ce serait de l’intérêt même des entreprises de contribuer à réparer les effets négatifs de leur activité, cette démarche positive pouvant même s’avérer profitable en ouvrant de nouveaux débouchés.

L’anémie de la mondialisation
La Chine est le pays du capitalisme le plus sauvage que l’on puisse imaginer : surpromesses, rentes de situation, inégalités. Tous les excès du système capitaliste s’y retrouvent. Pékin a compris tous les bénéfices que la Chine pouvait retirer de la mondialisation sauvage en rendant difficiles par toutes sortes d’obstacles les importations, à l’exception des matières premières et des produits de luxe plus des machines-outils, et se constituant un avantage compétitif asymétrique via la sous-évaluation du yuan pour doper leurs exportations. Résultat : une aspiration des emplois occidentaux par la Chine à hauteur des excédents commerciaux chinois. Et aujourd’hui forts de leur “trésor de guerre”, les Chinois font leur marché pour racheter les entreprises.

Face à des Occidentaux qui les ont laissé se constituer des réserves colossales, les Chinois ont formidablement exploité notre manque de lucidité payé par une destruction considérable d’emplois et d’activité chez nous. Avec la complicité des grandes multinationales américaines et européennes. Or ce commerce asymétrique qui est à l’origine de la stagnation économique à l’Ouest – assurément une plaie du système – a été compensé par le recours à l’endettement massif qui a trouvé avec la crise sa limite. Et c’est la double peine pour les entreprises occidentales qui restent concurrencées par les chinoises et qui trouvent de moins en moins de débouchés sur place. On atteint la limite de cette mondialisation avec une Europe qui s’est engluée dans une monnaie unique pour des pays à économies très différentes. Cela fait des années que l’Europe reste désarmée dans la guerre internationale des monnaies.

La septicémie de la finance
L’un des problèmes principaux auquel on se heurte est qu’on n’essaie pas de trouver des solutions à la crise économique et sociale mais on essaie de protéger les banques et les financiers des conséquences de cette crise. On se trompe gravement de cible. Cessons de protéger la finance comme si elle était “le sang de nos économies”. Bien au contraire, le trading vampirise l’économie… Les banques ne jouent plus leur rôle de transformation de l’épargne en investissement et de prêts aux entreprises.

Elles finissent par jouer en partie un rôle parasitaire. Si on veut trouver des solutions à la crise, il faut arrêter de voir la situation à travers le prisme des financiers, des banquiers centraux et des ministres des Finances et réfléchir aux problèmes de l’économie réelle, de l’industrie et des services. Or depuis 2008 on ne cherche pas à sauver l’économie mais uniquement à sauver les banques en réinjectant des liquidités dans l’économie. On donne de l’argent aux Grecs non pas pour sauver la Grèce mais pour sauver les créanciers de la Grèce. On a une vision biaisée du système et de sa crise car on la voit à travers les yeux des banques.

Or ces dernières ont elles-mêmes naturellement un regard biaisé par leurs propres intérêts. Il faut absolument changer de lunettes ! Les seuls pays qui ne voient pas tout à travers le prisme des banques et qui s’intéressent en priorité à leur économie réelle sont bien sûr la Chine et les pays émergents comme le Brésil, la Turquie, l’Argentine. Ces pays ne confondent pas l’intérêt général et l’intérêt des banques. Et ne cherchent pas à sauver ces dernières au détriment de leur économie et de leur population.

La calcification du système
Le système s’autodétruit en se dévorant lui-même. Objectivement, il se trouve dans une impasse : la croissance s’affaiblit, le pouvoir d’achat diminue pour la majorité des individus, le système de protection sociale – la santé, la retraite – risque de voler en éclats. Ce système sans croissance, statufié, rigidifié, n’a pas d’avenir, comme on le voit avec l’exemple du Japon. Avec des risques sociaux et politiques. Le système est en train de se calcifier. Je n’annonce pas l’apocalypse. Mais comme le dit Anne Lauvergeon, ces perspectives nous ramènent aux fondamentaux : l’énergie, l’eau et la nourriture. Or même sur ces trois points, la direction prise ne va pas dans la bonne direction, comme on le voit avec la flambée des prix alimentaires.

Personne, hormis quelques économistes et observateurs isolés, n’a pris conscience de l’ampleur des problèmes. L’analyse des maux du capitalisme n’a pas encore atteint le cerveau de nos dirigeants, les seuls qui ont compris le système ce sont les Chinois et ils l’exploitent à leur bénéfice. Les autres n’ont pas compris. Au niveau du gouvernement en France, la prise de conscience n’est pas non plus à la hauteur. Cela dit, la sensibilité au fait que le système ne tourne pas rond est plus forte qu’auparavant. La taxation à 75 % est peut-être symbolique mais elle témoigne à cet égard d’une prise de conscience des dangers du creusement des inégalités.

Et c’est un bon signal. Cela ne traduit pas comme on le dit une “haine des riches” de la part du gouvernement, puisqu’il écarte par ailleurs l’outil de travail de l’ISF. De même, la relance du projet d’une “class action” à la française va dans la bonne direction pour rééquilibrer le pouvoir entreprises/consommateurs dans l’intérêt même des sociétés. Là aussi, c’est positif. Mais si le nouveau pouvoir s’arrêtait là, ce serait absolument insuffisant. Or tout se tient : si on n’assainit pas l’activité des lobbyistes, on ne mettra pas fin aux rentes ou aux surpromesses, au surpoids des banques et à la mondialisation sauvage. Mon espoir est que le système capitaliste retourne aux bases qu’il avait posées après la Seconde Guerre mondiale, lorsqu’il était stabilisateur, pacifique et créateur de richesse et de bien- être, bref que l’on retrouve les Trente Glorieuses.

Bio express

Eclectisme

Le parcours d’Henri de Bodinat (64 ans) témoigne de son éclectisme. Diplômé d’HEC et de l’IEP de Paris, admis à l’ENA, il préfère continuer ses études à Harvard où il obtient un doctorat en business administration. Il entre en 1976 chez Arthur D.Little, cabinet de conseil en stratégie et fonde avec Jean-François Bizot le magazine Actuel et la station de radio Radio Nova. Après avoir occupé des postes de premier rang chez le publicitaire Saatchi and Saatchi France, CBS Records France, Sony Software Europe, au Club Méditerranée, il crée en 1998 le groupe Musisoft devenu Next Music avant de rejoindre à nouveau Arthur D.Little. En 2009, il crée un fonds d’investissement spécialisé en Télécom, Internet et Média, Time Equity Partners. Henri de Bodinat est l’auteur de plusieurs ouvrages de management dont Une stratégie de l’offre : gagner la crise et l’après-crise. Les 7 plaies du capitalisme est son deuxième essai après L’Etat, une parenthèse de l’histoire.

Par Philippe Plassart

19 septembre 2012

Minimum reserves and liquidity

Depuis peu, Bloomberg ne diffuse plus le graphe du "ECB Eurozone Liquidity Recourse to the Deposit Facility"; en fait c'est une option réservée au service professionnel de Bloomberg.

C'est sur le site de la banque centrale européenne (BCE) que l'on peut observer le graphe des ECB Deposit Facility

Par contre, pour ceux qui sont intéressés, ils peuvent avoir les données sur le site de la la banque centrale européenne (BCE) à travers ce lien :

Minimum reserves and liquidity

Sur ce billet, je vais m'efforcer de tenir à jour le plus souvent possible les graphes des différentes composantes de ce relevé de données : 

Echelle verticale de gauche :
Open market operations (Opérations sur le marché monétaire; opérations de la banque centrale sur les marchés pour influencer les taux de change et d'intérêt)
Deposit facility (facilité de dépôt; dépôt auprès de la Banque centrale européenne (BCE) de l'excès de liquidité des banques commerciales)
Net liquidity effect from Autonomous Factors and SMP (Effet de liquidité net des facteurs autonomes et SMP)
Current accounts (comptes courants)
Reserve requirements (réserves obligatoires; les réserves obligatoires sont des fonds que les établissements de crédit doivent déposer auprès de leur Banque Centrale pour pouvoir exercer régulièrement leurs activités notamment de crédits)

Echelle verticale de droite :
Marginal lending facility (Facilité de prêt marginal)
Covered Bond Purchase Programme (programme d'achat d'obligations sécurisées)
Covered Bond Purchase Programme 2 (second programme d'achat d'obligations sécurisées)

20120918 Minimum reserves and liquidity

Minimum reserves and liquidity du 19/09/2012

 

Témoignages professionnels intéressants au niveau des points communs vécus

Moi, chef-comptable dans une multinationale

Les-Crises.fr 06 Août 2012

 

Je travaille dans un grand groupe, coté en bourse, qui possède une filiale dans chaque pays européen. Je travaille dans une des filiales comme chef-comptable.

Depuis la crise, je constate que l’entreprise qui m’emploie s’est financiarisée. Les méthodes et le vocabulaire financiers ont fait leur apparition. Les dirigeants agissent comme des banquiers : ils ont le sentiment que rien ne peut les arrêter dans la course aux profits.

Désormais, j’oublie parfois l’activité de base de mon employeur.

  1. 1.       Le mot « liquidité » est devenu un mot-clé important.

Le but actuel, c’est d’avoir des liquidités à tout prix… quel que soit le prix à payer.

Dans notre filiale, nous devions procéder à une énorme dépense d’argent.

Me voilà comme chef comptable à proposer deux solutions au directeur financier :

A)     Payer sur fonds propres : diminution de notre compte en banque et pas d’endettement supplémentaire. Ce que je recommande.

B)      Ou bien passer par un financement remboursable en 12 mois : le compte en banque reste bien garni, mais des intérêts bancaires sont dus.

Le directeur financier a fait son choix sur bases des « critères de performance » qu’il devra affronter lors de son évaluation annuelle avec le PDG.

Dans ces critères, les intérêts bancaires ne sont pas repris. Le volume du cash disponible, oui.

Donc l’entreprise s’est endettée pour que le directeur financier puisse recevoir son bonus en fin d’année, ayant préservé la liquidité de l’entreprise.

  1. 2.       Les organes de contrôle similaires à des agences de notation.

Avant la crise, notre filiale payait les services d’un expert indépendant pour auditer nos comptes.

Cet expert recevait 9 000 € par an. C’était un vieux loup, style prof de compta qui a fait la guerre, il se baladait partout dans l’entreprise, entendait tout, prenait le temps d’analyser et posait les questions dérangeantes. Bref, rien ne lui échappait ; il avait une vision à 360° de nos activités.

Après la crise, le Conseil d’Administration a préféré signer avec une grande société d’audit, où les jeunes diplômés rêvent d’être engagés. Le mandat est monté à 60 000 € par an.

En tant que personne ressource pour les contrôleurs extérieurs, je constate que ces sociétés « spécialisées dans l’audit de multinationales » ne valent pas grand-chose.

Pourquoi ? Je reçois la visite de Junior1 et Junior2 que j’impressionne en leur réservant une salle de conférence… pour mieux les isoler. La méthodologie du tandem ? Suivre le questionnaire standardisé et répondre aux questions une à une.

Exit la vision globale de l’entreprise. Au revoir la compréhension de l’activité de l’entreprise qui se retranscrit dans les comptes.

Maintenant, je dois juste avoir un justificatif pour chaque écriture comptable… Le questionnaire ne prévoit pas de vérifier si les opérations comptables sont pertinentes ou pas.

Vous vous souvenez de mon exemple de financement quand je parlais de la liquidité ?

Le vieux loup aurait mentionné dans son rapport la stupidité de l’opération… Junior1 et Junior2, eux, sont « méga impressionnés » par la quantité de zéro au montant.

Ah oui, j’oublie de mentionner l’auditeur senior, fondé de pouvoir dans la société d’audit. Il se fie au rapport des Juniors avant de contresigner leur travail. À 60 000 euros la mission, autant maximiser les clients, et aller vite superviser Junior3 et Junior4… ou Junior81 et Junior82 ?

L’envie de contrôler « toujours plus » a obligé les opérateurs à standardiser le format. Pour vous donner une image, ils contrôlent minutieusement la qualité de chaque pièce du puzzle, mais ne se demandent pas ce qui est dessiné sur le puzzle.

  1. 3.       Changer les modes de comptabilisation grâce à 1 €uro symbolique

Admettons que l’entreprise génère un chiffre d’affaires annuel de 500 millions avec un bénéfice de 3%, soit 15 millions par an.

En 2007, l’entreprise déclarait un bénéfice opérationnel de 15 millions.

En 2008, suite à la crise, elle déclare un bénéfice opérationnel de 14 millions 999 999 euros et un bénéfice exceptionnel de 1 euro symbolique.

En 2009, elle déclare un bénéfice opérationnel de 13 millions et un bénéfice exceptionnel de 2 millions…. Hé oui, le principe étant acquis grâce à l’année précédente. En période de crise, tout devient exceptionnel, inhabituel. C’est la période propice pour changer les repères.

En 2010 et 2011, l’écart se creuse, le bénéfice exceptionnel se gonfle ; les comptes annuels reprennent un bénéfice opérationnel de 9 millions et un bénéfice exceptionnel de 6 millions.

Jusque là, toujours 15 millions en fin d’année, mais avec une ventilation et donc une justification légale différente.

En 2012, la grande arnaque peut arriver : transférer les bénéfices dans un autre pays pour éviter la taxation, ou encaisser des pertes jamais déclarées, etc.

Le bénéfice diminue de 6 millions et passe de 15 à 9. Dans la comptabilité, le bénéfice exceptionnel tombe à zéro ; le bénéfice opérationnel reste le même.

Pour les auditeurs, les actionnaires et l’Etat, un bénéfice exceptionnel est logiquement NON récurrent… Le résultat opérationnel reste STABLE malgré la crise, le management peut toucher ses primes sur résultat.

Dans ma fonction de chef comptable, je constate que malgré la crise, les résultats exceptionnels explosent partout. Alors, excellent millésime ou changement de méthodes de comptabilisation ? En tout cas, il suffit d’un seul euro pour faire accepter le principe.

  1. 4.       Le prix de transfert s’européanise.

Les multinationales anticipent un changement de cadre fiscal. Elles craignent une rage taxatoire ou une « cotisation de crise » quelle que soit la forme choisie.

Elles s’impliquent de plus en plus dans des processus pour faire glisser des bénéfices vers des filiales moins taxées ou taxables, notamment celles au profil « starter ».

L’entreprise où je travaille a donc décidé d’ouvrir des filiales dans plusieurs pays de l’Europe de l’Est.

Pourquoi ? Parce que ces jeunes filiales sont comme des paradis fiscaux : les premières tranches d’imposition ne sont pas taxées pendant les 3 premières années…

Les politiques voulaient dynamiser la création d’entreprise (et la création d’emploi) grâce à cette exonération.

Notre filiale de l’Est, que je vais appeler « ABC », vient de souffler ses 4 bougies.

Nous avons donc créé une deuxième filiale appelée cette fois « XYZ ».

Et pour bien profiter du système, la filiale « ABC » a même facturé à la maison mère (située dans la Vieille Europe) des prestations de « création de la filiale XYZ ».

La maison mère a donc 2x plus de possibilités de réduire les impôts dans son pays, puisqu’elle reçoit des factures supplémentaires qui réduisent sa base imposable.

Et devinez quel bénéfice aura XYZ cette année ? 6 millions de bénéfices exceptionnels ?

  1. 5.       Les Pouvoirs publics distribuent encore plus l’argent aux multinationales.

Grâce à la crise et au ralentissement des investissements, des services publics octroient des subsides aux grandes entreprises pour la R&D. Le but politique de la mesure est de capter ou maintenir le département R&D sur son territoire.

Dernier succès de mon employeur : encaisser de juteuses subventions pour créer un service… qui existait déjà. L’entreprise a développé un service parce qu’il y avait un marché à prendre et de l’argent à gagner. Mais nous avons retardé la commercialisation de 6 mois pour faire croire à l’Etat que l’argent public nous permettait d’enfin lancer la mise en production.

L’encaissement des subventions s’est fait après remise de dossiers et pièces justificatives.

Faut-il préciser que notre dossier technique était déjà prêt ? Et que les justificatifs comptables étaient une grosse arnaque ?

Dans cet exemple, chacun aura sa conclusion. Mon point de vue personnel situe plutôt l’erreur au niveau politique : faut-il aider de grandes entreprises qui sont déjà rentables et organisées ?

La cause du gaspillage d’argent public n’est-il pas simplement l’existence d’un service public qui cherche des multinationales à subventionner ?

L’entreprise qui crée des documents pour être dans les critères d’octroi, je place ça dans les conséquences. Tout comme les fonctionnaires du service concerné qui étaient ravis d’être utiles au programme, et qui n’avaient aucune compétence pour vérifier les états comptables rendus. Nos auditeurs financiers (Junior1 et Junior2) ne se sont intéressés qu’à la méthode de comptabilisation des subsides.

Je vous ai mentionné que plus personne ne prend le temps de construire des puzzles ?

  1. 6.       Le contexte incite à frauder.

Ceux qui jouent avec des gros montants ont pris conscience qu’aucune loi ne pouvait condamner leur manque d’éthique. Alors, pourquoi viser l’intérêt général ?

Par exemple, nos managers facturent leurs prestations via des sociétés off-shore.

Est-ce crédible d’avoir un manager européen qui opère dans une capitale européenne et qui facture ses prestations via Hong-Kong ? En tout cas, c’est légal.

La Commission Européenne est installée à Bruxelles. En même temps, la Belgique est un paradis fiscal pour les filiales des multinationales.

Toutes ces incohérences n’existaient pas avant la crise.

Ma vision des choses, c’est que la crise a mis en exergue les méthodes des banques. Les entreprises ont simplement pris exemple puisque ces mêmes banques n’ont jamais été sanctionnées…

Signé : un lecteur du blog…

 

Moi, ingénieur industriel

Les-Crises.fr 16 Août 2012

 

Moi, ingénieur application dans l’automatisation de procédés industriels, j’ai constaté, ces 25 dernières années, de profonds changements dans les méthodes de travail de ce qui est le cœur de la production industrielle.

Pour clarifier les choses les procédés industriels dans lesquels j’ai travaillé sont ceux qui produisent vos médicaments, votre essence, vos céréales, vos parfums…

Lorsque j’ai commencé, jeune technicien, les sites industriels disposaient d’équipes techniques (bureaux d’études) internes connaissant les procédés de fabrication et capable de définir un cahier des charges pour l’automatisation d’une nouvelle ligne de production et de participer, en interne, à la réfection d’un atelier.

Et puis, insidieusement, presque sournoisement je dirais, ces équipes se sont morcelées. Les anciens, partant en retraite, n’étaient pas remplacés, la promotion interne (technicien de maintenance passant au bureau d’étude) ne fonctionnait plus. Pour finalement arriver à la suppression l’externalisation de ce service vers … les sociétés d’automatisation.

De la même manière mais avec un certain décalage les sociétés d’automatisation disposant de ressources techniques, avec une grande connaissance du matériel utilisé, se sont retrouvées morcelées à leur tour. Les services techniques étant externalisés vers de la sous-traitance et la société ne gardant que son « cœur de métier » : les chefs de projets. Simplement ces chefs de projet perdant petit à petit leurs connaissances techniques se retrouvent à superviser un travail qu’ils ne maîtrisent malheureusement plus …

Cet état des lieux n’est en aucune manière l’expression d’une amertume, au contraire personnellement je ne peux que me réjouir d’une telle situation, travaillant en tant que sous-traitant de mon ancien employeur, je gagne beaucoup mieux ma vie maintenant sans la lourdeur hiérarchique imposée par les structures pyramidales en place dans toute grande société.

Au passage j’en profite pour inviter tous les lecteurs à lire ou relire le pamphlet de Laurence J. Peter paru en 1969 sur les organisations hiérarchiques (http://fr.wikipedia.org/wiki/Principe_de_Peter) et selon qui « tout employé tend à s’élever à son niveau d’incompétence » associé au corollaire de Peter : «  Avec le temps, tout poste sera occupé par un incompétent incapable d’en assumer la responsabilité. » Pamphlet humoristique à la base mais qui résume admirablement bien notre société hiérarchique.

Pour revenir au thème de cet article, tous les changements mentionnés précédemment furent imposés aux différents intervenants par des « gestionnaires » en charge des finances des sociétés. Si le principe en est louable (une entreprise est par essence capitalistique et son objectif principal est de gagner plus d’argent qu’elle n’en dépense), la méthode employée (équilibrer les colonnes débit et crédit d’un tableur) l’est beaucoup moins.

En effet comment comptabiliser l’expérience ? (celui qui a la formule peut la communiquer ou la breveter : il fera fortune) comment prévoir les arrêts de production ou les retards si au lieu de s’appuyer sur des gens d’expérience pour une réalisation on demande à un chef de projet ne connaissant pas le procédé de faire appel à des sous-traitant ne connaissant pas le produit d’automatisation afin de réaliser un programme assurant sécurité et productivité. Le résultat est malheureusement la : ça ne fonctionne pas. Cette structure a l’étonnante faculté, à l’instar des chats, de souvent retomber sur ses pattes car il se trouvera toujours dans l’équipe des personnes de bonne volonté pour passer quelques week-end ou nuits afin que la production puisse démarrer en sécurité jusqu’à la prochaine fois …

Dans la même veine, cette financiarisation de la production industrielle a tué tout investissement productif : le critère brandi fièrement par les responsables de mon ancienne société était que toute dépense de 1 € doit en rapporter 2 à la fin de l’année !

Pour terminer sur une note polémique, ce comportement irrespectueux des personnes et de leurs expériences ne se retrouve pas partout et c’est tant mieux. Par exemple la Suède et la Suisse ont su trouver un compromis, le résultat est là : croissance pour la Suède, plein emploi avec des salaires à faire pâlir pour la Suisse.

Les Français veulent le beurre et l’argent du beurre. Sans vouloir paraître nationaliste (ce que je ne suis absolument pas), selon mon opinion pour sortir de l’ornière dans laquelle nous avons mis déjà 2 roues, il faut :

  • que nous arrêtions de chercher à toujours payer le moins possible
  • que nous arrêtions de vouloir gagner toujours plus même au-delà du raisonnable
  • que les français  qui épargnent (15% de leurs revenus il me semble ?) arrêtent de jouer les écureuils et profitent de la vie en dépensant une partie de leur épargne des produits et services locaux (si vous lisez régulièrement ce blog et les autres de la même veine, je ne pense pas qu’il soit difficile de vous convaincre qu’il vaut mieux dépenser cet argent maintenant plutôt qu’attendre qu’il disparaisse par l’inflation ou le défaut.
  • que nous acceptions une libéralisation du marché du travail mais avec une contrepartie dissuasive pour les patrons indélicats
  • et pourquoi pas, utopie aidant, que nous imitions l’Islande : en remplaçant tous les politiques par une assemblée constituante afin de renouveler totalement notre système sclérosé …

Signé : un lecteur du blog…

 

Joseph Stiglitz - le Prix de l'inégalité

Joseph Stiglitz évalue le "Prix de l’inégalité"

13/09 19:57 CET - fr.euronews.com

Professeur à l’université de Columbia et prix Nobel d‘économie en 2001, Joseph Stiglitz fut l‘économiste en chef de la Banque mondiale jusqu’en 2000. A l’occasion du lancement de son livre “Le Prix de l’inégalité”, euronews est allé à sa rencontre, à Paris.

“euronews : Dans votre livre vous démontrez à quel point l’inégalité est onéreuse pour l‘économie. Que se passera-t-il si l’on n’arrête pas la progression de ces inégalités ?

Joseph Stiglitz : Nous allons clairement finir dans une société divisée. Notre économie sera de moins en moins productive. L’un des aspects les plus importants de l’inégalité en Amérique aujourd’hui, ce sont les inégalités en terme d’opportunité. En clair, les jeunes issus de familles modestes n’ont aucune chance d’atteindre leurs potentiels. On gâche l’une de nos plus importantes ressources.

Lorsque la société est profondément divisée, comme c’est le cas aux Etats-Unis, il est très difficile de parvenir à un consensus politique, à un processus démocratique. Il n’y a donc pas de consensus pour les investissements dans les infrastructures, la technologie, et l‘éducation. Consensus qui sont nécessaires à une économie productive.

euronews : Pensez-vous que l’Europe est dans une situation similaire ?

Joseph Stiglitz : Non, l’Europe fait mieux que l’Amérique. Ce qui est frappant, et que je souligne dans mon livre, c’est que les Etats-Unis sont le pays où les revenus sont les plus inégaux. Ce sont également eux qui en font le moins pour réduire ces inégalités. Une fois l’impôt sur le revenu payé, les inégalités sont encore plus flagrantes que dans n’importe quel autre pays industrialisé. En Amérique, il y a en outre moins d‘égalité en terme d’opportunités que dans n’importe lequel de ces pays.

Ce qui m’inquiète, c’est que de plus en plus de pays européens imitent les Etats-Unis. C’est déjà le cas au Royaume-Uni. Il ya trente ans, la Grande-Bretagne était dans la moyenne des inégalités parmi les pays industrialisés de l’OCDE. Aujourd’hui elle arrive en second, juste derrière les Etats-Unis. Vous avez toujours un groupe de pays, comme les scandinaves, qui ont des économies très fortes mais dont les sociétés sont bien plus équitables, notamment en terme d’opportunités. Mais les pays européens ont tendances à pencher pour le modèle américain. C’est inquiétant.

euronews : Est-ce que les plans d’austérité mis en place en Europe accroissent l’inégalité sociale ?

Joseph Stiglitz : Enormément. La raison pour laquelle l’austérité est particulièrement mauvaise dans le contexte actuel, c’est le problème sous-jacent du manque total de demande. Lorsqu’il y a austérité, la demande chute. Et quand la demande chute, la croissance recule et le  augmente. Lorsque le chômage augmente, les salaires baissent en raison de la compétition pour les emplois, et les services sociaux sont réduits. Tous les aspects de l’inégalité sont donc exacerbés.

euronews : Comment les gouvernements européens devraient-ils aborder la crise de la zone euro ?

Joseph Stiglitz : D’adord, il faut se rappeler que la principale source du déficit, c’est la faiblesse de l‘économie, et pas le contraire. Ce n’est pas le déficit qui a affaibli l‘économie, c’est la faiblesse de l‘économie qui a engendré le déficit. Il faudrait donc en priorité relancer la croissance. Il y a plusieurs façons d’y parvenir, comme par exemple les investissements du gouvernement dans les infrastructures, la technologie, l‘éducation. On peut aussi accroître la Banque européenne d’investissement, mutualiser la dette pour que les intérêts baissent, et qu’il y ait plus d’argent à dépenser de façon productive plutôt que de signer de gros chèques aux banquiers.

euronews : Vous êtes donc favorable à un rôle accru de la Banque centrale européenne pour lutter contre la crise de l’euro ?

Joseph Stiglitz : Oui. C’est l’une des institutions qui a d’ores et déjà la capacité de faire une grande différence. Encore faut-il s’assurer qu’elle suive les bonnes politiques. Ils ont récemment annoncé vouloir acheter une nombre illimité d’obligations, sous certaines conditions. Mais ils n’ont pas dit quelles étaient ces conditions. Si ces conditions ressemblent à ce qui a déjà été imposé par le passé, ce sera des mesures d’austérité. D’un côté vous avez une bouée de sauvetage, un médicament qui peut soigner, puis vous le retirer pour administrer un poison. C’est comme dire ‘vous devez faire une dépression, et pour vous sauver, je vais vous tuer’. Cela n’a aucun sens. La BCE a la capacité d’aider, mais le fera-t-elle ?

euronews : Récemment, des banques ont été accusées d’avoir manipulé le Libor, une série de taux de référence interbancaire. Quelle leçon pouvons nous tirer de ce scandale ?

Joseph Stiglitz : Les banques n’ont aucun contrôle sur ce qu’elles font. Elles ont propagé des produits financiers qui sont fragiles, manipulables, et qui mettent en danger l’ensemble du système financier. Le problème c’est qu’il y a trop d’excés en matière de contrats, de dérivés, d’obligations qui sont déterminés par les taux du Libor. Le taux du Libor plus 1, le taux du Libor plus 2, le taux du Libor plus 0,5 % ; Tous sont basés sur des chiffres manipulables, sur une fiction. Qu’allons nous faire avec cet immense marché financier qui a été créé sur quelque chose qui n’a aucun sens ?

euronews : Vous parlez de la différence entre ce que les hommes politiques devraient faire pour l‘économie, et ce qu’ils font réellement. C’est aussi une critique contre Barack Obama ?

Joseph Stiglitz : Malheureusement oui. Tous les hommes politiques ont des contraintes. Ils peuvent savoir quelle est la bonne chose à faire. D’autres ont un point de vue différent. Le processus politique est un compromis entre les différents intérêts. D’une certaine façon, je comprends que les politiciens doivent tenir compte de toutes les parties. Mais en fin de compte, ils sont supposés être au-dessus de ces pressions, et prendre des décisions dans l’intérêt du pays. Malheureusement, ils ont trop écouté les intérêts d’un seul secteur, celui des banques.

 

Le Nobel d'économie Joseph Stiglitz dénonce "le prix de l'inégalité"

La Vie - Christine Monin - publié le 18/09/2012 

L'économiste américain Joseph Stiglitz, nobélisé en 2001, publie le Prix de l'inégalité (éditions Les liens qui libèrent). Un ouvrage percutant, qui sonne à la fois comme un cri d'alarme et un vibrant plaidoyer pour l'action politique.

De New York à Paris, de Londres à Madrid, les Indignés ont, en 2011, dénoncé l'ampleur des inégalités. « Nous sommes les 99% », martelaient-ils, par opposition aux 1% qui accaparent le pouvoir et la richesse. Le livre de Joseph Stiglitz*, le Prix de l'inégalité, vient étayer leur combat, révélant, hélas, sa profonde pertinence. « La vague montante des inégalités menace le fonctionnement de l'économie américaine, détricote le lien social et pervertit le fonctionnement de la démocratie ».

Le constat est sans appel : en Amérique,« les riches s’enrichissent quand tous les autres vivent des épreuves peu compatibles avec le rêve américain ». Les pauvres restent pauvres et la classe moyenne se vide peu à peu de sa substance. Les inégalités ont atteint un niveau jamais vu depuis la Grande Dépression. Les chiffres parlent d'eux-mêmes : En trente ans, les salaires de 90% des Américains n'ont augmenté que de 15 %, tandis que les salaires du 1 % supérieur ont bondi de 150 %! Et ceux du 0,1 % supérieur de plus de 300 %! Plus frappant encore  : le cinquième supérieur de la population détient près de 85 % de la fortune du pays. Conclusion : « Les États-Unis sont devenus le plus inégalitaire des pays industriels avancés ».

Les arguments qui justifiaient jusque-là les inégalités ne tiennent plus. « On avait coutume de dire que si les riches s'enrichissaient cela ruissellerait sur l'ensemble de l'économie et bénéficierait à tous. C'est faux ! », tempête Joseph Stiglitz. Autre renversement de taille qui vient tordre le coup à une idée profondément ancrée chez les Américains : « la richesse d'une personne ne dépend plus de sa contribution à la société mais de sa capacité à s'accaparer les revenus des autres ». Ce que l'économiste nomme « la recherche de la rente », qui pousse les banquiers à gagner de l'argent sur le dos des pauvres en leur fournissant des crédits prédateurs ou les entreprises monopolistiques à faire fortune au détriment des consommateurs.

« Cette poussée des inégalités coûte cher ! », avertit Joseph Stiglitz dans une démonstration aussi brillante que limpide, démontant au passage quelques idées reçues. « Elle mine la société, la politique et l'économie ». Trop d'inégalités se traduisent par moins de productivité, moins d’efficacité, moins de croissance et plus d’instabilité. A titre d'exemple : « Réduire l'égalité des chances, c'est décider de ne pas utiliser un de nos actifs les plus précieux - notre population - de la façon la plus productive possible ». Faute de recevoir une éducation de qualité, les jeunes nés dans une famille pauvre ne pourront pas développer tout leur potentiel. De même, dans un système où la finance est devenue le secteur le plus lucratif, les étudiants les plus brillants choisissent de faire carrière dans la banque au lieu d'opter pour la médecine, la recherche ou les services publics, privant des secteurs indispensables à la croissance de l'économie, des meilleurs talents.

Au niveau macroéconomique, Joseph Stiglitz démontre comment déplacer de l'argent du bas vers le haut de la pyramide sociale entraîne - les riches épargnant davantage quand ils accroissent leur part du gâteau - un affaiblissement de la demande globale et donc un réajustement de l'offre et avec elle plus de chômage...

Sur le plan politique, l'économiste ne mâche pas ses mots. Le creusement des inégalités n'est pas le simple résultat des forces du marché, mais le fruit de choix politiques. « Dans une économie moderne, l'État établit et fait respecter les règles du jeu. Il donne aussi les ressources. Et par le biais des impôts et des dépenses sociales, corrige la répartition du revenu qui émerge du marché. » Or, depuis trente ans, l'État a régulièrement agi au profit des plus aisés : en faisant voter des lois qui leur sont favorables, en consentant de gros cadeaux aux grandes entreprises et en révisant systématiquement l'imposition des plus riches à la baisse. La raison d'un tel favoritisme ? Les 1% ont accaparé les rouages de la machine politique. « Ce sont eux qui fixent les règles du jeu politique qu'ils mettent au service de leurs intérêts ».

Mais, bonne nouvelle : le politique peut encore reprendre la main. L'économiste propose une trentaine de mesures concrètes qui permettraient de réduire les inégalités. Ces réformes concernent aussi bien le secteur financier, les lois sur la concurrence, la gouvernance d'entreprise, que la fiscalité, la politique monétaire, le financement de l'innovation, les syndicats ou le système éducatif.

Reste à savoir si le politique voudra reprendre la main. Pour cela, il faut que les 1% comprennent que leur sort est lié à celui des 99% restant. Que « leur intérêt bien compris » est d'agir en sorte que l'économie et la société fonctionnent bien. Si certains d'entre eux en sont déjà convaincus, ils sont loin d'être majoritaires. A défaut, l'Amérique continuera à se diviser, la société à se déliter, nourrissant la grogne des jeunes sans espoir. « Je suis sûr qu'il n'est pas trop tard pour que ce pays change de cap et retrouve les principes essentiels d'équité et d'ascension sociale sur lesquels il a été fondé, plaide Stiglitz. Mais le temps presse (…) et l'espoir vacille ».

« Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme » doctrine attribuée à Lavoisier