réalité ou illusions perdues ?

12 décembre 2011

Prévisions économiques 2012 : Enrayer d'urgence le déclin de l'industrie

Xerfi Canal - 07 Décembre 2011 - Laurent Faibis


Enrayer d'urgence le déclin de l'industrie

Laurent Faibis, président de Xerfi.

Il faut enrayer d’urgence le déclin de l’industrie de notre industrie. Un chiffre, un seul, résume l’ampleur de notre déclin industriel. Ce chiffre c’est celui des disparitions d’entreprises industrielles de plus de 50 salariés. C’est une hécatombe : nous avons perdu 20% de nos entreprises industrielles entre 2003 et 2010. Une sur cinq ! Notre industrie a perdu plus de 500 000 emplois ces dix dernières années. Notre industrie, ce n’est plus aujourd’hui que 14 % de notre P.I.B. Ce déclin de l’industrie n’est pourtant pas une fatalité. Il suffit pour s’en convaincre de nous comparer à deux autres grands pays de la zone euro. Les entreprises industrielles contribuent pour 23% du PIB en Italie. Elles font 30 % du PIB en Allemagne. Dans ces deux pays, le tissu des PME industrielles est resté très dense. En Italie, par exemple, les PME familiales, souvent leader mondiales sur des niches, jouent un rôle essentiel dans les capacités d’exportation de la péninsule. Cet affaissement de notre tissu industriel est lourd de conséquences. Celle qui frappe le plus, c’est le déficit du commerce extérieur. Un déficit qui va atteindre 75 milliards d’euros en 2011. Un déficit intenable qui est le principal responsable du déséquilibre de notre balance courante. Moins d’entreprises industrielles, c’est bien sûr moins d’exportateurs comme vous pouvez le voir sur ce graphique. Je vous ai dit qu’il n’y avait pas là de fatalité. La comparaison avec l’Allemagne est significative et cruelle. En 2005 on comptait une 1 entreprise exportatrice française pour 2 allemandes. Cinq ans plus tard le rapport est proche de 1 pour 3. Moins d’entreprises industrielles, c’est aussi moins de clients pour les activités de services. C’est aussi moins de recherche et développement. Il faut rappeler que l’industrie, c’est 85% de nos dépenses de Recherche et développement. Moins d’entreprises industrielles, c’est surtout moins d’emplois qualifiés à forte productivité. Alors pourquoi un tel décrochage en France ? Pourquoi cédons-nous du terrain ? Pourquoi l’Allemagne et l’Italie font-ils mieux que nous, alors que nous partageons le même euro fort, le même standard de vie, le même défi de la globalisation ?  Pourquoi ? Un élément important d’explication se trouve dans le niveau et l’évolution des taux de marges de nos firmes industrielles. Le constat a le mérite de la simplicité. Les taux de marges dans l’industrie française sont tombés nettement sous la barre des 30 %. C’est du jamais vu depuis 1985. C’est un retour en arrière de 25 ans. Or quand les marges sont comprimées, la capacité des entreprises  à investir, à innover, à exporter, à augmenter les salaires, et in fine les créations d’emplois sont en chute. En un mot comme en cent : pas de croissance sans capacité à prendre des risques. Pas de prise de risques sans marges satisfaisantes. A 29% de taux de marges, les industriels français sont tétanisés et ne jouent plus que la sécurité, et donc le déclin programmé. Comment en sommes-nous arrivés là ? On peut-être tenté d’incriminer les coûts salariaux. Certes, ils ont augmenté en France plus vite que dans la plupart des pays voisins. Certes les charges sociales pèsent ici plus qu’ailleurs. Mais tous comptes faits, malgré le poids des charges sociales, les écarts des coûts salariaux dans l’industrie sont faibles. Les écarts sont bien minces face à nos voisins allemands ou italiens. Ces écarts très faibles ne peuvent  pas expliquer pourquoi la France est le pays européen qui s’est le plus désindustrialisé ces 10 dernières années. Il faut sortir des analyses trop courtes. Si l’on veut vraiment comprendre notre perte de compétitivité coût, il faut utiliser la notion de « coût de production pondérée ». Le coût de production pondéré, c’est quoi ? Pour y voir clair, il faut rappeler que le processus de production industrielle s’est complètement transformé. La production industrielle incorpore désormais massivement des activités de services. Le coût des services, c’est désormais une très large part de la valeur ajoutée du produit fini. Mais depuis 20 ans, on a assisté à l’externalisation croissante d’un grand nombre de ces fonctions de service. Les services sont désormais largement achetés à des prestataires externes. Vous l’aurez compris, il ne suffit plus de comptabiliser les coûts salariaux industriels stricto sensu pour mesurer les écarts de compétitivité. Or, le coût des services sont en France plus élevés. Ainsi, il faut souligner qu’en Allemagne il n’existe pas de Smic dans les services, et que les salaires y sont très bas. Par ailleurs, il faut également prendre en compte notre moindre capacité à décentraliser et optimiser la chaine de valeur. C’est la force des entreprises allemandes de s’appuyer sur un réseau de sous-traitants locaux. Des sous-traitants respectés, traités comme des partenaires. Des sous-traitants qui ont les moyens de contribuer à l’innovation et à la valeur ajoutée du produit final. Enfin, les entreprises allemandes ont su intégrer leur chaîne de valeur à l’Est de l’Europe, dans les PECO. Grâce à l’euro fort, elles bénéficient de coûts de production plus bas.  Une fois pris en compte tous ces facteurs, leur coût de production pondéré est inférieur de 20 % aux nôtres. Pour baisser leurs coûts et rester compétitifs, nos grands groupes industriels ont souvent préféré faire le choix de la délocalisation totale plutôt que de développer cette ingénierie partenariale de la chaîne de production.   Ce choix stratégique se répercute implacablement en perte d’activité des sous-traitants et des fournisseurs de services. Mais on aurait tort de se focaliser sur la seule compétitivité coût. Pour prendre un exemple significatif, on ne peut pas comprendre la baisse de la production de notre industrie automobile sur le territoire national sans prendre en compte le positionnement de gamme. Il faut se rappeler qu’au tournant des années 2000 nos constructeurs avaient un avantage coût face à leurs homologues allemands. C’est alors Volkswagen qui était alors en difficulté. Mais en dix ans, la production française a baissé de 33%. Un tiers ! C’est un million de véhicules produits en moins sur le territoire national. Et comme vous le savez, ce n’est pas fini. Notre positionnement en entrée et milieu de gamme, notre incapacité à monter en niveau ont été la principale cause de nos pertes de production sur le territoire. Ce qui est vrai pour l’automobile, fait également sens pour une large part de nos activités industrielles. Certes, il nous reste quelques domaines d’excellence dans l’aérospatial, le nucléaire, le ferroviaire à grande vitesse. Mais nous sommes de plus en plus attaqués par de nouveaux compétiteurs et nous perdons des parts de marché. Il nous reste aussi de belles niches, dans le luxe bien sûr, dans la pharmacie, la chimie fine, les parfums et cosmétiques par exemple. La priorité de nos multinationales, c’est désormais l’implantation directe sur les marchés porteurs du grand large. C’est dire que la force d’entraînement des grands groupes sur l’économie nationale se réduit d’année en année. Nous reculons certes face à la concurrence des pays émergents. Mais nous reculons surtout face à nos voisins européens qui ont su mieux innover et monter en gamme. C’est pourquoi, avec un euro fort, les industriels qui veulent rester compétitifs doivent céder sur les marges. C’est un cercle vicieux, qui réduit leur capacité d’offensive et d’innovation. Alors, comment réindustrialiser le site France ? Le retour d’une vraie politique industrielle est indispensable. Il faut une politique industrielle qui stimule l’innovation, renforce la montée en gamme et le développement d’avantages concurrentiels hors coûts. Cette politique industrielle doit cibler des secteurs prioritaires et bénéficier en priorité au PME innovantes. Une politique industrielle d’innovation qui ne se limite pas à la haute technologie et aux grands groupes. C’est pourquoi le crédit d’impôt recherche doit être complété par un crédit d’impôt innovation réservé aux PME. Mais il y a plus. Il faut le répéter, l’industrie incorpore aujourd’hui massivement des activités de services et des investissements immatériels, où tout est imbriqué. Nous avons cru que nous étions entrés dans une ère post-industrielle, où nous pouvions nous débarrasser des usines. En vérité, nous sommes entrés sans y prendre garde dans une ère de l’industrie-servicielle. Dans cette industrie-servicielle, la maîtrise de toute la chaîne de valeur, dans ses aspects matériels, immatériels et serviciels est stratégique. L’innovation doit porter sur l’ensemble de cette chaîne de valeur, qui doit être optimisée.  C’est indispensable pour renforcer les activités à forte valeur ajoutée qui permettent de relever le niveau de profitabilité des entreprises et leur compétitivité. C’est indispensable pour relever notre taux de croissance.

 


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