réalité ou illusions perdues ?

06 décembre 2011

Amartya Sen, l’Indice du développement humain et l’économie du bien-être

Amartya Sen

Amartya_Sen

Sa pensée

Curieusement, c’est un économiste largement frotté d’orthodoxie qui porte aujourd’hui, presque à son corps défendant, le drapeau de l’hétérodoxie. Car il doit ses galons – et même ses étoiles ! – de théoricien de l’économie à une branche de la réflexion qui s’appelle l’économie du bien-être, dans laquelle ont brillé des économistes de facture néoclassique, comme Pareto, Pigou et Arrow. Jusqu’à Amartya Sen, la conviction prévalait que, faute de possibilité de comparer sur une échelle commune l’ensemble des préférences de chacun des agents qui composent l’économie, l’optimum économique ne pouvait porter sur la répartition des revenus. Quand bien même un changement de répartition permettrait à cent personnes de vivre mieux, pour une seule qui vivrait moins bien parce qu’elle aurait été ponctionnée au bénéfice des autres, l’impossibilité de comparer le gain d’utilité des cent premières à la perte de bien-être du riche ponctionné empêcherait que l’on puisse conclure au fait que la deuxième situation est préférable à la première. Formidable prime au maintien des inégalités…

Sen conteste donc cette approche conservatrice, au nom des « capabilités » (terme dont il n’existe aucune traduction satisfaisante, mais qui signifie « niveau de satisfaction des besoins humains permettant de se comporter en homme ») : empêcher un homme de vivre en homme, c’est laisser en jachère ses capacités humaines, c’est donc un gâchis que rien ne peut justifier. Il vaut donc la peine de réduire les inégalités (et de prendre aux riches) tant que cette réduction va dans le sens d’une amélioration des « capabilités ». C’est au nom de ce principe que la démocratie est un système plus favorable au développement, parce qu’elle permet aux pauvres de faire connaître ce qui leur manque, donc accentue la pression en faveur d’une répartition plus acceptable sans laquelle une partie importante de la population se comporte en jouet du destin, non en acteur capable de prendre des risques. Et s’il est proche d’Albert Hirschman(1) dans certaines de ses démarches, ce n’est peut-être pas par hasard : il a épousé sa nièce.

Note :

(1) - Homme engagé, Albert Hirschman a laissé sa marque sur les théories du développement et sur l'étude de la société capitaliste. Rejetant les interprétations économiques monocausales, il puise dans diverses sciences sociales pour expliquer les transformations du monde.

Très jeune, Albert Hirschman a commencé à s'abreuver à plusieurs cultures. Il s'est aussi lancé tôt dans l'action politique et, en particulier, dans la lutte contre le fascisme et le nazisme qu'il a menée, en citoyen cosmopolite, sous plusieurs drapeaux. A 16 ans, il adhère aux Jeunesses socialistes du Parti social-démocrate (SPD) allemand et échange quelques coups de poing avec des bandes de nazis. Se situant à l'aile gauche du mouvement, lecteur assidu de Marx et de ses disciples, fréquentant les communistes, le jeune Hirschman décide toutefois de ne pas suivre les dissidents radicaux du SPD qui fondent en 1931 le Parti socialiste ouvrier.

 

France Inter - Amartya Sen

Amartya Sen, prix Nobel d'économie (1998), professeur d'économie et de philosophie à Harvard est l'invité de Nicolas Demorand dans le 7/10 de France Inter (8h20 - 09 juin 2009).

 

France Inter - Amartya Sen

 

France Inter - Amartya Sen

 

Amartya Sen

Amartya Kumar Sen (Bengali : Ômorto Kumar Shen) (né le 3 novembre 1933 à Santiniketan, Inde), est un économiste. Il a reçu le prix Nobel d'économie en 1998, pour ses travaux sur la famine, sur la théorie du développement humain, sur l'économie du bien-être, sur les mécanismes fondamentaux de la pauvreté, et sur le libéralisme politique.

De 1998 à 2004, il a été directeur du Trinity College à l'Université de Cambridge, devenant ainsi le premier universitaire asiatique à diriger un des collèges d'Oxbridge. Amartya Sen est aussi partie prenante dans le débat sur la mondialisation. Il a donné des conférences devant les dirigeants de la Banque mondiale et il est le président honoraire d'Oxfam.

Parmi ses nombreuses contributions à l'économie du développement, Sen a fait des études sur les inégalités entre les hommes et les femmes, qu'il dénonce en utilisant toujours un pronom féminin pour se référer à une personne abstraite. Il est aujourd'hui professeur universitaire Lamont à l'Université Harvard. Les livres d'Amartya Sen ont été traduits en plus de trente langues.

Formation

Sen est né à Santiniketan, dans l'Ouest du Bengale, une ville dont l'université a été fondée par le poète Rabindranath Tagore, un autre Indien ayant obtenu le Prix Nobel. La région d'origine de sa famille se situe à Wari, Dhaka dans ce qui est aujourd'hui le Bangladesh. On dit que Tagore a donné son nom à Amartya Sen (« Amartya » signifiant « immortel »).

Sen a intégré la St Gregory's School à Dhaka en 1941. Sa famille a ensuite immigré en Inde au moment de la partition de l'Inde en 1947. Sen a étudié en Inde à l'Université Visva-Bharati, au Presidency College (Calcutta) et à la Delhi School of Economics avant d'arriver au Trinity College (Cambridge), où il obtint un Bachelor of Arts (BA) avec mention en 1956 puis une thèse (Ph.D) en 1959. Pendant quatre ans, il a étudié des questions philosophiques lors de son séjour au Trinity College de Cambridge.

Carrière

Il a enseigné l'économie à l'Université de Calcutta à 23 ans(1), à l'Université Jadavpur, à Delhi, à l'Université d'Oxford, à la London School of Economics, à l'Université de Caen, à l'Université Harvard et a dirigé le Trinity College de l'Université de Cambridge, entre 1998 et 2004. En janvier 2004, Sen est retourné à Harvard. Il a aussi contribué au Eva Colorni Trust de l'ancienne London Guildhall University.

Famille

Le père de Sen est Ashutosh Sen, et sa mère Amita Sen qui sont nés à Manikganj, à Dhaka. Son père enseigna la chimie à la Dhaka University. La première femme de Sen fut Nabaneeta Dev Sen, une Indienne écrivain et érudit, avec laquelle il a eu deux enfants : Antara et Nandana. Ils divorcèrent peu après leur arrivée à Londres en 1971. Sa seconde épouse fut Eva Colorni, avec qui il vécut après 1973. Elle mourut d’un cancer de l’estomac en 1985. Ils ont eu deux enfants : Indrani et Kabir. Son actuelle femme est Emma Georgina Rothschild, une historienne de l’économie et experte d’Adam Smith et Fellow du King's College (Cambridge).

Sen éleva seul son plus jeune fils. Indrani est journaliste à New York, et Kabir enseigne la musique près de Boston et a un groupe de rock intitulé Uncle Trouble. Sa fille aînée Antara Dev Sen est une journaliste indienne reconnue qui, avec son mari Pratik Kanjilal, publie The Little Magazine. Nandana Sen est une actrice connue de Bollywood.

Œuvre

Théorie du choix social

Les travaux de Sen, qui ont marqué la fin des années 1960 et le début des années 1970, ont aidé à développer la théorie du choix social qui fut mise au jour pour la première fois par les travaux de l'économiste américain Kenneth Arrow, qui, alors qu'il travaillait dans les années 1950 à la RAND Corporation, prouva que tous les modes de vote, que ce soit la majorité absolue, la majorité qualifiée ou le statu quo, sont inévitablement en conflit avec les normes de la démocratie. Sen a montré dans quelles conditions le Théorème d'impossibilité d'Arrow pouvait quand même se résoudre et a étendu et enrichi la théorie de choix social, grâce à ses intérêts pour l'histoire de la pensée économique et de la philosophie.

Sources de la famine

En 1981, Sen publia Poverty and Famines: An Essay on Entitlement and Deprivation, un livre dans lequel il démontre que les famines ne sont pas seulement dues au manque de nourriture mais aussi aux inégalités provoquées par les mécanismes de distribution de la nourriture. L'intérêt que porte Sen pour la famine lui vient de son expérience personnelle. A 9 ans, il fut témoin de la famine au Bengale de 1943 pendant laquelle moururent trois millions de personnes. Sen a conclu plus tard que ce désastre n'avait pas eu lieu d'être. Il pense qu'il y a eu, à cette époque en Inde, un approvisionnement suffisant : la production était même plus élevée que pendant les années précédentes où il n'y avait pas eu de famines. Mais la cause de la famine de 1943 est le fait que la distribution de nourriture a été gênée parce que certaines catégories de la société (ici les travailleurs ruraux) avaient perdu leur emploi et donc leur capacité à acheter de la nourriture. Sen souligne donc un certain nombre de facteurs économiques et sociaux comme la chute des salaires, le chômage, la hausse des prix de la nourriture et la pauvreté des systèmes de distribution de la nourriture. Ces facteurs mènent à la famine dans certains groupes de la société. Son approche de la « capabilité » souligne la liberté positive, c'est-à-dire la capacité d'une personne à être ou à faire quelque chose, à pouvoir choisir sa vie, plutôt que la liberté négative, notion plus commune en économie qui se concentre simplement sur l'absence d'interférence, selon la distinction proposée par Isaiah Berlin. Pendant la famine au Bengale, la liberté négative des travailleurs ruraux consistant à pouvoir acheter de la nourriture n'a pas été affectée. Cependant ils sont morts de faim car ils n'étaient pas « positivement » libres de faire n'importe quoi. Ils n'ont pas pu se nourrir : ils n'ont pas eu la capabilité d'échapper à la mort.

Développement Humain

En plus de ces travaux sur la famine, les études de Sen sur l’économie du développement ont eu une influence considérable sur la formulation du Rapport sur le Développement Humain, publié par le Programme des Nations unies pour le développement. Cette publication annuelle qui classe les pays sur la base de différents indicateurs sociaux et économiques doit beaucoup aux contributions de Sen parmi d’autres théoriciens du choix social dans le cadre de la mesure économique de la pauvreté et des inégalités. La contribution révolutionnaire de Sen à l’économie du développement et aux indicateurs sociaux se trouve dans le concept de capabilité développé dans son article Equality of What. Il défend l’idée que les gouvernements devraient faire attention à la capabilité concrète des citoyens. Le développement sera un atout pour les droits de l’homme aussi longtemps que la définition des termes restera floue (le droit est-il quelque chose qui doit être donné ou quelque chose qui ne peut simplement pas être enlevé ?). Par exemple, aux États-Unis, les citoyens ont un droit potentiel de vote. Pour Sen, ce concept est complètement vide. Pour que les citoyens aient la capacité de voter, ils doivent d’abord avoir des « functionings » ou modes de fonctionnement. Ces modes de fonctionnement sont divers et variés : larges comme l’accès à l’éducation, ou plus spécifiques comme le transport jusqu’au bureau de vote. C’est seulement quand de telles barrières sont levées qu’on peut dire que le citoyen agit véritablement par choix personnel. C’est à chaque société de faire une liste des capabilités minimales garanties par cette société. Pour voir un exemple d’application pratique cf Women and Human Development de Martha Nussbaum.

Sur l'inégalité des genres

Sen a aussi écrit un article controversé dans le New York Review of Books intitulé More Than 100 Million Women Are Missing, analysant l’impact sur la mortalité de l'inégalité des droits entre les hommes et les femmes dans les pays en développement, particulièrement en Asie. D’autres études, comme celle d'Emily Oster, ont conclu que l’évaluation de Sen était surestimée(2).

De plus, son travail théorique sur l'économie du bien-être (voir ci-dessous) a permis d’expliquer pourquoi il y a moins de femmes que d’hommes en Inde et en Chine alors que le contraire se produit en Occident ou dans les pays pauvres mais où les femmes ont les mêmes accès aux soins, ont des taux de mortalité moindre à tous les âges, vivent plus longtemps et représentent alors une courte majorité de la population. Sen a mis en avant l’idée que ce ratio résulte d’un meilleur traitement médical et des opportunités offerts aux garçons dans ces pays ainsi que l’avortement spécifique au sexe de l’enfant.

Économie du bien-être

Sen a détonné parmi les économistes du xxe siècle par sa volonté de remettre en question la notion de valeur qui avait été longtemps oublié des considérations économiques « sérieuses ». Il a exprimé une des principales critiques du modèle économique qui pose l’intérêt personnel comme première motivation de l’activité humaine. Alors que sa pensée reste marginale, il n’y a aucun doute sur le fait que son travail a aidé à redonner la priorité à ce domaine pour les économistes de développement et même pour les politiques des Nations unies.

L’économie du bien-être cherche à évaluer les politiques économiques en termes d’effets sur le bien-être des communautés. Sen, qui a dévoué sa carrière à de telles questions, a été surnommé la « conscience de sa profession ». Son étude détaillée et influente Collective Choice and Social Welfare (1970), qui s’attaque à des problèmes tels que les droits individuels, la loi de la majorité, l’accès à l’information, a convaincu des chercheurs de se tourner vers les questions du bien-être basique. Sen a inventé des méthodes pour mesurer la pauvreté qui permettent d’obtenir des informations essentielles pour améliorer la condition des pauvres. Il a ainsi contribué, au côté de l'économiste pakistanais Mahbub ul Haq, à l’invention de l’Indicateur de développement humain (IDH) qui mesure la pauvreté en fonction de la santé, du niveau d’éducation et du niveau de vie.

Les gouvernements et les organisations internationales s’occupant des crises alimentaires ont été influencés par les travaux de Sen. Il encourage ceux qui mettent en place ces politiques à faire attention non seulement à alléger la souffrance immédiate mais aussi à trouver des moyens pour que les pauvres puissent combler le manque d’argent comme par exemple avec des projets de travaux publics ou le maintien de la stabilité des prix. En tant que vigoureux défenseur de la liberté politique, Sen pense que les famines n’ont pas lieu dans les démocraties qui fonctionnent car leur leader est plus sensible aux demandes des citoyens. Pour arriver à une croissance économique, il pense que des réformes sociales de même que des améliorations dans l’éducation et la santé publique doivent être menées avant des réformes économiques.

Démocratie des autres

Ce penseur a également consacré un essai à la démocratie intitulé la démocratie des autres, dans lequel il réfute le point de vue assimilant ce régime à un concept uniquement occidental qui serait inadapté aux autres civilisations. En effet, dans cet ouvrage, Amartya Sen démontre que ce postulat résulte d'une conception trop réductrice de la démocratie, résumant celle-ci aux élections libres et au pluralisme des partis.

Or, comme il l'explique, la démocratie doit etre appréhendée plus globalement comme une culture de la délibération publique, qui n'est nullement exclusive à l'occident. Ainsi, l'économiste fait référence à de nombreux exemples au sein des civilisations asiatiques, arabes ou africaines, qui mettent en exergue le pluralisme des racines de la démocratie. En établissant ce constat, Amartya Sen fait un plaidoyer pour le système démocratique et estime que celui-ci a vocation à l'universalité, sachant qu'il représente à ses yeux une source incontournable de progrés social.

Implication internationale

Amartya Sen compte également parmi les membres fondateurs du Collegium international éthique, politique et scientifique, association qui souhaite apporter des réponses intelligentes et appropriées qu'attendent les peuples du monde face aux nouveaux défis de notre temps.

En 2008, le Président de la République Française, Nicolas Sarkozy, lui confie une mission de réflexion sur le changement des instruments de mesure de la croissance française, conjointement avec Joseph Stiglitz(3).

Publications

Sen a écrit de nombreux livres, mais aussi de nombreux articles. La liste suivante n'est pas exhaustive et les articles ne sont pas cités.

▪L'idée de justice, Flammarion, 2010

▪L'Inde. Histoire, culture et identité, Odile Jacob, 2007

▪Identité et violence, Odile Jacob, 2007

▪Rationalité et liberté en économie, Odile Jacob, 2005

▪La Démocratie des autres : pourquoi la liberté n'est pas une invention de l'Occident, Payot, 2005

▪L'économie est une science morale, La Découverte, 2004 (Poche. Essais)

▪Un nouveau modèle économique. Développement, justice, liberté. Odile Jacob, 2000

▪Development as freedom, Oxford, Oxford University Press, 1999

▪Repenser l'inégalité, Seuil, 2000, (L'Histoire immédiate)

▪Éthique et économie, PUF, 1993

▪On ethics and Economics, Oxford, Basil Blackwell, 1987

▪Commodities and Capabilities, Oxford India Paperbacks, 1987

▪Poverty and Famines : An Essay on Entitlements and Deprivation, Oxford, Clarendon Press, 1982

▪Choice, Welfare and Measurement, Oxford, Basil Blackwell, 1982

▪Food Economics and Entitlements, Helsinki, Wider Working Paper 1, 1986

Récompenses

▪En 1998, il reçoit le Prix de la Banque de Suède en sciences économiques en mémoire d'Alfred Nobel ("Prix Nobel d’économie") pour son travail sur l’économie du bien-être.

▪En 1999, il reçoit le Bharat Ratna, la plus haute distinction civile indienne.

▪En 1999 il est fait citoyen d’honneur du Bangladesh par le Premier Ministre Sheikh Hasina Wajed en reconnaissance pour son œuvre, étant donné que les origines de sa famille sont au Bangladesh

▪Médaille Eisenhower, États-Unis en 2000.

▪Membre honoraire de l'Ordre des compagnons d'honneur (CH), Royaume-Uni, 2000.

▪En 2002, il reçoit le Prix humaniste international de l’Union internationale humaniste et laïque.

▪En 2002, il reçoit un doctorat honoris causa de l'université de Tōkyō(4)

▪En 2003, la chambre de commerce indienne lui donne le Lifetime Achievement Award.

Notes et références

  1. 1. Professeur à Calcutta à l’âge de 23 ans, puis à Cambridge, à New Delhi, à la London School of Economics et à Oxford, il enseigne l’économie et la philosophie à Harvard depuis 1987.Rubrique Auteur 
  2. 2. (en) Stephen J. Dubner, Steven D. Levitt, « The search for 100 million missing women [archive] » sur http://www.slate.com. Mis en ligne le 24 mai 2005, consulté le 10 février 2008
  3. 3. Agence France Presse
  4. 4. (en), Masao Tachibana, « The University of Tokyo Establishes a System to Award Honorary Doctorates », Tansei volume N°2, mars 2002, p. 4, consulté sur www.u-tokyo.ac.jp le 4 juin 2010

 

Amartya Sen, le G-20 et Barack Obama

 

Amartya Sen et la faillite des économistes face à la crise

 

Amartya Sen, la crise économique et Adam Smith

 

Amartya Sen et la crise alimentaire

 

Amartya Sen et les théories de la justice

 

 

La Démocratie des autres

Pourquoi la liberté n’est pas une invention de l’Occident

dimanche 26 novembre 2006, par David Soldini

« Pourquoi la liberté n’est pas une invention de l’Occident » : Voilà un titre plutôt provocateur pour un petit ouvrage riche en enseignement, écrit par Amartya Sen : un des penseurs contemporains les plus stimulant, de surcroît auréolé d’un prix Nobel en économie (en 1998).

Qui sont ces Autres ? L’auteur étant indien, les « autres » devraient donc être ceux qui ne sont pas indiens. Il n’en est rien. Amartya Sen s’adresse à nous, les européens, les occidentaux, les habitants d’un monde qui connaît la démocratie et la liberté, et qui pensent même souvent que la démocratie leur appartient.

L’idée selon laquelle la démocratie serait née et se serait développée en occident est un de ces poncifs devenu si courant qu’on le prend pour argent comptant.

Or l’objectif affiché de ce livre très court est de montrer qu’il n’en est rien, la démocratie n’étant pas plus européenne qu’asiatique ou africaine.

De la démocratie, hors Occident

En se fondant sur des expériences historiques indiennes, chinoises, japonaises, mongoles ou africaines, l’auteur montre que ce qui caractérise la démocratie a existé dans des régions qui n’appartiennent pas à ce qui est généralement définit comme l’Occident. Il affirme que ces expériences historiques sont de surcroît sans aucun lien avec l’histoire de l’occident. Il soutient même que certaines de ces expériences ont eu lieu alors que l’Europe, berceau de cet Occident glorifié, était une terre peuplée de barbares et organisée uniquement sur la base de rapports de force.

Blasphématoire diraient certains penseurs politiques prompts à dégainer leur science classique - hellénique, romaniste, judéo-chrétienne – pour démontrer que la démocratie a été pensée et conçue en Europe, et uniquement en Europe. Querelles d’historiens ? Peut être. Mais pour que cette querelle ait un sens, il faut bien définir les termes du débat. Qu’entend-t-on par démocratie ?

Mieux définir ce qu’est la Démocratie

La réponse de Sen est ce qui fait l’intérêt de sa démonstration, au-delà du plaisir que pourra éprouver le lecteur en traversant les siècles et les continents à la découverte d’expériences politiques insoupçonnées. Sen oppose à la définition de la démocratie qui se concentre sur la question du scrutin et de l’élection, une définition que le philosophe Rawls a résumé comme l’ « exercice de la raison publique ».

Rawls affirme : « en définitive, le concept fondamental d’une démocratie fondée sur la délibération est le concept du débat en soi. Lorsque les citoyens débattent, ils échangent leurs opinions et discutent de leurs propres idées sur les principales question d’ordre public et économique ». Et l’élection est uniquement un moyen pour permettre cette discussion publique, qui représente, en définitive, l’essence de la démocratie.

Ainsi, les expériences totalitaires, qui connaissent pourtant des systèmes d’élections, ne sont pas des démocraties, alors que des formes d’organisation politique permettant une représentation et une confrontation pacifique des différents intérêts, des différentes opinions, des différentes cultures sans pour autant connaître le système d’élection classique, peuvent se rapprocher de ce qu’il convient d’appeler un gouvernement démocratique.

Une idée qui traverse l’histoire, un concept universel

Cette idée, selon laquelle un bon gouvernement ne peut être fondé que sur une discussion ouverte et libre entre différentes entités, est présente tout au long de l’histoire. Ce qui caractérise la modernité c’est le développement formidable de cette idée dans le monde et sa mise en pratique en Occident, certes, mais également dans d’autres régions du monde.

Cependant, le progrès de l’idée démocratique ne peut se faire que sur le fondement d’une juste définition de ce concept. Continuer à croire que la démocratie est occidentale, culturellement occidentale, et qu’elle se résume en un système d’élections libres, c’est accepter que certaines régions du monde qui plongent dans le totalitarisme suite à un vote « démocratique » (Palestine, Iran, la majeure partie de l’Afrique noire…) ne sont pas adaptées à la démocratie et qu’elles ne le seront vraisemblablement jamais.

Accepter que la démocratie c’est avant tout l’ « exercice de la raison publique » c’est donner à cette même démocratie la possibilité de se développer partout de le monde, c’est lui permettre de rester un concept universel.

A la lumière des événements actuels, de l’Irak à l’Afghanistan en passant par la Somalie ou le Soudan, on ne peut que souscrire aux propos de Sen. La démocratie est un concept universel, encore faut il le définir avec rigueur pour comprendre les transformations nécessaires à son développement.

Présentation de l’éditeur :

La notion de démocratie, doctrine politique selon laquelle la souveraineté doit appartenir à l’ensemble des citoyens, est si bien enracinée dans la culture européenne et par voie de conséquence, nord-américaine, qu’elle est généralement considérée comme un concept purement occidental ; ainsi, la démocratie serait une valeur que l’Occident aurait pour mission de faire prévaloir et d’introduire dans des pays qui en auraient été jusque-là privés.

Mais des difficultés inattendues, d’ordre militaire et politique, rencontrées par la coalition menée par les États-Unis durant la deuxième après-guerre irakienne ont soulevé une vague de scepticisme sur les possibilités de faire adopter dans le pays, dans des délais relativement courts, un gouvernement démocratique.

Cependant, ce serait une erreur d’en tirer une conclusion trop rapide et de prétendre que la tentative « d’exporter » la démocratie ne pourrait qu’être vouée à l’échec. Le malentendu vient sans doute du fait que la notion de démocratie est parfois réduite à l’idée du suffrage universel ; en fait, l’expérience montre bien que dans des régimes totalitaires, les élections se ramènent souvent à une mascarade.

L’originalité de la pensée d’Amartya Sen, économiste et humaniste, est de démontrer la complexité du problème de la démocratie. N’existe-t-il pas des racines globales, communes à toutes les formes de sociétés, et la démocratie n’est elle pas plutôt une valeur universelle ?

Par de multiples exemples, Amartya Sen montre que le soutien à la cause du pluralisme, de la diversité et de la liberté peut se retrouver dans l’histoire de nombreux peuples : en Inde, en Chine, au Japon, en Corée, en Iran, en Turquie, et dans de nombreuses régions d’Afrique. Cette hérédité globale est une raison suffisante pour mettre en doute la thèse selon laquelle la démocratie serait un concept purement occidental.

En effet, l’on entend par démocratie, non seulement l’exercice du droit de vote, mais aussi la discussion libre et responsable des thèmes politiques concernant les collectivités, ses racines sont repérables en dehors de la Grèce antique et de l’Occident en général : par exemple dans l’histoire de l’Inde antique, de l’Afrique, de l’Asie orientale et de l’Asie du Sud-Est.

Dans les deux extraits recueillis dans ce livre, Amartya Sen, prix Nobel d’économie en 1998, illustre par des exemples concrets l’existence des traditions démocratiques séculaires dans des pays actuellement opprimés par des pays totalitaires, et il nous invite à ne pas commettre à l’avenir un pêché « d’impérialisme culturel » : l’appropriation indélébile de l’idée de démocratie. A partir de cette idée, il nous suggère en revanche d’explorer et de développer justement ces aspects qui sont des valeurs partagées par tous les hommes à différents moments de leur histoire.

 


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