réalité ou illusions perdues ?

04 décembre 2011

Le Monde selon Monsanto !

ARTE FRANCE IMAGE ET COMPAGNIE PRODUCTIONS THALIE L’OFFICE NATIONAL DU FILM DU CANADA WDR

PRÉSENTENT

 

LE MONDE SELON MONSANTO

 

UN FILM DE MARIE-MONIQUE ROBIN

DISTRIBUTION : OFFICE NATIONAL DU FILM DU CANADA

 

Avec 17 500 salariés, un chiffre d’affaires de 7,5 milliards de dollars en 2006 et une implantation dans 46 pays, Monsanto est le leader mondial des OGM et l’une des entreprises les plus controversées de l’histoire industrielle. Production de PCB (polychlorobiphényles, vendus en France sous le nom de pyralène), de polystyrène, d’herbicides dévastateurs comme l’agent orange utilisé lors de la guerre du Vietnam ou d’hormones de croissance bovine et laitière (interdites en Europe), la firme a accumulé les procès en raison de la toxicité de ses produits, depuis sa création en 1901.

Pourtant, aujourd’hui, Monsanto se présente comme une entreprise des « sciences de la vie », récemment convertie aux vertus du développement durable. Grâce à la commercialisation de semences transgéniques, conçues notamment pour résister aux épandages de Roundup, l’herbicide le plus vendu au monde, elle prétend vouloir résoudre le problème de la faim dans le monde tout en réduisant la détérioration de l’environnement. Qu’en est-il exactement?

Le monde selon Monsanto retrace l’histoire de la compagnie de St. Louis (Missouri), en s’appuyant sur des documents inédits, mais aussi sur le témoignage de scientifiques, de représentants de la société civile, de victimes de ses activités toxiques, d’avocats, de politiciens, de représentants de la Food and Drug Administration ou de l’Environmental Protection Agency des États-Unis. Après une enquête de trois ans, en Amérique du Nord et du Sud, en Europe et en Asie, le film reconstitue la genèse d’un empire industriel, qui, à grand renfort de rapports mensongers, de collusion avec l’administration nord-américaine, de pressions et tentatives de corruption, est devenu l’un des premiers semenciers de la planète. Il montre comment, derrière l’image de société propre et verte que décrit la propagande publicitaire, se cache un projet hégémonique menaçant la sécurité alimentaire du monde et l’équilibre écologique de la planète.

Pourquoi un film sur Monsanto?

Cette question m’est posée régulièrement depuis trois ans et immanquablement, je réponds la même chose :

« Ça fait plus de vingt ans que je parcours le monde, et partout j’ai entendu parler de cette multinationale américaine, à dire vrai, plutôt en mal. J’ai voulu en avoir le coeur net et j’ai navigué sur la toile pendant des mois.J’ai découvert que Monsanto représente l’une des entreprises les plus controversées de l’ère industrielle parce qu’elle a toujours caché l’extrême toxicité de ses produits. Qu’en est il aujourd’hui? Nous dit-elle la vérité sur ses OGM? Peut-on la croire quand elle dit que les biotechnologies vont résoudre le problème de la faim et de la contamination environnementale? Pour répondre à ces questions, qui nous concernent tous, j’ai repris mon bâton de pèlerin, voyageant sur trois continents, où j’ai confronté la parole de Monsanto à la réalité du terrain, rencontrant des dizaines de témoins que j’avais préalablement identifiés sur la toile. Et je suis sûre, aujourd’hui qu’on ne doit pas laisser cette entreprise s’emparer des semences, et donc de la nourriture du monde ...

Marie-Monique Robin

Réalisatrice et écrivaine 21 janvier 2007

Marie-Monique Robin est aussi l’auteure du livre Le Monde selon Monsanto. De la dioxine aux OGM, une entreprise qui vous veut du bien. Préface de Nicolas Hulot. Éditions La Découverte / ARTE Édition

 

LE MONDE SELON MONSANTO - Le Film 2008 - 109 min

 

Le monde selon Monsanto - Le débat arte33:34 - Il y a 3 ans

Le débat qui a suivi le film sur Arte.

 

 

Dans le blog de Marie-Monique Robin

La postface de l’édition poche de mon livre

Face au succès de mon livre "Le monde selon Monsanto", les Editions la Découverte et ARTE Editions ont décidé de le sortir en livre de poche. Cette nouvelle édition sera bientôt disponible dans les librairies.

Je mets en ligne la postface que j'ai rédigée pour l'édition poche, qui dresse un bilan de l'incroyable phénomène qui a accompagné la sortie de mon film et livre un peu partout dans le monde.

Contrairement à ce qu'affirment mes détracteurs personnels (!), mon enquête a soulevé très peu de critiques: à part les leurs et celles de l'AFIS, dont je parle dans la postface (et sur mon Blog) (Voir texte AFIS en fin de message). Pour le reste, les scientifiques honnêtes n'ont rien trouvé à redire à mon travail, bien au contraire.

Il est intéressant de noter que mes détracteurs personnels se sont empressés de squatter le site de Télérama.com, après l'article de François Ekchajzer qui raconte l'invraisemblable impasse dans laquelle se trouve mon film "Torture made in USA" (voir la rubrique "Torture made in USA"

Normal , ils sont payés pour cela!

La postface faisant seize pages, je suis obligée de la mettre en plusieurs fois!

Postface
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Un succès certifié durable

(Note: J’emprunte ce titre à celui d’un article de l’hebdomadaire professionnel Livres Hebdo du 18 avril 2008, rapportant que Le Monde selon Monsanto « arrive en deuxième position des meilleures ventes des essais ».)

J’écris cette postface à l’édition en poche de mon livre, parue en mars 2009, d’une chambre d’hôtel à Lima (Pérou).

Les 28 et 29 janvier 2009, j’y étais invitée à participer à un colloque intitulé « Les semences de la diversité face aux OGM », organisé par une dizaine d’associations impliquées dans le développement durable et les droits de l’homme. Pour ce pays « mégadivers » – le Pérou, la Bolivie, le Brésil, la Colombie, le Costa Rica, l’Équateur, le Mexique et le Vénézuéla concentrent 70 % de la biodiversité du monde –, l’enjeu est de taille : un projet de loi va bientôt être discuté au Parlement pour « encadrer les cultures transgéniques ».

Si la loi passe, le maïs transgénique de Monsanto (Bt) fera son entrée au Pérou, menaçant de contaminer les centaines de variétés « criollas » (traditionnelles) de la céréale mythique des Incas, « capable de pousser dans les zones littorales mais aussi à 3 000 mètres d’altitude », comme l’a rappelé lors du colloque la docteur Antonieta Gutiérrez, professeure à l’Université nationale d’agronomie de La Molina à Lima.

Preuve, s’il en était besoin, que les millions de paysans péruviens qui entretiennent cette extraordinaire biodiversité depuis des millé-naires n’ont pas attendu le « génie génétique » de multinationales comme Monsanto pour développer des variétés adaptées aux terroirs, climats et aléas agronomiques. Même chose pour la pomme de terre ou le quinoa, dont le Pérou constitue le centre d’origine, avec des milliers de variétés cultivées partout dans le pays.
Le problème pour Monsanto et consorts, c’est que ces variétés ne sont pas brevetées et que les paysans continuent de développer leurs propres semences, au besoin en les échangeant avec leurs voisins. Or, curieuse coïncidence, le Pérou a justement adopté le 14 janvier 2009 une loi autorisant le brevetage des semences, ce qui ouvre la voie aux OGM…

Dans le même temps, le gouvernement péruvien subissait de nombreuses pressions pour interdire l’étiquetage des OGM qui entrent déjà dans le pays, notamment sous forme d’huile de soja importée du Brésil, au motif que cet étiquetage serait préjudiciable au consommateur, en entraînant une « augmentation des prix » (un argument déjà mis en avant par Monsanto notamment aux États-Unis).

Enfin, des informations concordantes signalent la présence de cultures transgéniques illégales dans au moins une région péruvienne, grâce à un trafic de semences fort opportun, organisé depuis les pays voisins…
Le lecteur de ce livre l’aura compris, on retrouve là les ingrédients habituels propres à la stratégie de la pour firme de Saint Louis pour imposer par tous les moyens ses plantes transgéniques pesticides : pression sur les gouvernements pour modifier les lois concernant le brevetage du vivant, ou pour empêcher l’étiquetage des OGM, tandis que des acteurs obscurs créent un « état de fait » (comme au Paraguay ou au Brésil, et plus récemment au Mexique) permettant de facto à la multinationale de revendiquer ses « droits de propriété intellectuelle » sur les cultures transgéniques illégales et, donc, de juteuses royalties, entraînant in fine la légalisation des cultures de contrebande.

Le colloque de Lima a débuté par la projection de mon film devant quelque trois cents participants. Au même moment, une autre projection était organisée pour vingt-cinq journalistes, suivie d’une conférence de presse qui a duré près de deux heures, tant les questions étaient nombreuses.

Puis j’ai rejoint la salle du colloque pour écouter le discours d’ouverture du ministre de l’Environnement Antonio Brack, un écologue réputé. Celui-ci a réitéré sa proposition de déclarer le « Pérou libre d’OGM », en soulignant qu’elle était loin de faire l’unanimité au sein du gouvernement. Elle est même l’objet d’intenses frictions avec le ministère de l’Agriculture, qui, comme au Brésil, soutient mordicus les OGM de Monsanto, censés entraîner une augmentation de la productivité agricole. Pendant le déjeuner, Antonio Brack m’a « avoué », avec un grand sourire, que son cabinet était coupable de « piraterie » :

« N’ayant pas pu nous procurer votre film en espagnol, m’a-t-il expliqué, nous avons donc regardé la version pirate mise en ligne sur Google ! » De fait, aucun DVD espagnol n’étant alors disponible sur le marché, un internaute avisé avait pris la peine de sous-titrer entièrement le film et de mettre sa version pirate sur Internet !

(Note: Depuis, Arte a produit une version espagnole de mon film, qui est disponible par ailleurs en allemand, anglais, hollandais et portugais.)

En France comme à l’étranger, un écho stupéfiant

L’anecdote péruvienne est exemplaire de l’incroyable succès planétaire qu’a rencontré mon enquête sur Monsanto. Depuis mars 2008, date de parution de la première édition de ce livre et de la diffusion sur Arte de mon documentaire éponyme , j’ai été prise jusqu’à ce jour dans un tourbillon, que personne – ni moi, ni La Découverte ou Arte – n’aurait pu espérer même dans les rêves les plus fous…

Sollicitée de partout (d’Europe, d’Amérique du Nord et du Sud, mais aussi d’Afrique), j’ai dû jongler tant bien que mal avec les centaines de demandes d’interview des médias ou de projections débats que m’ont adressées des associations, des responsables politiques ou institutionnels, et répondre aux multiples interrogations soulevées par ce travail.

J’étais bien convaincue d’avoir mis à nu les agissements pervers de l’une des grandes multinationales de la technoscience contemporaine, mais je n’imaginais pas que mon livre et mon film, qui présentent notamment les travaux de tant de « lanceurs d’alerte » jusque-là étouffés, auraient un tel impact international.
Curieusement, alors que j’ai débuté ma longue enquête sur Internet, c’est précisément de la Toile qu’est parti l’incroyable raz-de-marée.

Dans mon blog, ouvert le 18 février 2008 (note: Voir sa présentation à l’adresse ) , trois semaines avant la diffusion de mon film sur Arte, j’écrivais le 29 février :

« Il se passe vraiment un drôle de phénomène sur la Toile. Alors que la presse commence tout juste à commenter mon film (et livre), si on tape “Le Monde selon Monsanto” dans Google, on atteint les 22 000 hits ! Depuis deux semaines, ça ne cesse de monter… À dire vrai, cela fait chaud au cœur et j’espère, que le 11 mars, l’audience sur Arte sera à la hauteur de l’attente suscitée par ce film… »

De fait, elle le fut, avec deux fois plus de téléspectateurs que l’audience habituelle d’Arte pour ce genre de documentaire, et la meilleure audience de l’année pour la chaîne. S’y ajoutent plus de 150 000 visionnages sur Arte +7, qui permet de visionner les films en ligne pendant une semaine, sans oublier les rediffusions et les ventes de DVD, qui se sont arrachés le soir même de la diffusion. À ce jour, plus de 50 000 exemplaires du DVD ont été vendus.

Le 14 mars 2008, trois jours après la diffusion du film, on pouvait lire sur le site Web d’Arte :

« Le Monde selon Monsanto a suscité un buzz assez colossal dans la blogosphère. […] Plus de 338 blogs francophones citant le titre du documentaire ont été identifiés, dont 224 depuis la diffusion. » Aujourd’hui, soit dix mois plus tard, une recherche « Le Monde selon Monsanto » sur le Service Blog Search de Google donne… 8 669 blogs francophones ; pour « The World According to Monsanto », le résultat est de 9 428 blogs anglophones ; et, avec « El mundo según Monsanto », de 3 314 blogs hispanophones, alors que le film n’a eu qu’une diffusion confidentielle sur la chaîne espagnole Tele Cinco et que le DVD en espagnol n’était pas encore disponible. Au-delà des blogs, c’est par centaines de milliers que se comptent les « hits » des moteurs de recherche avec le titre du livre/film en français, en anglais ou en espagnol.

À ce jour, le documentaire a été diffusé ou programmé sur une vingtaine de chaînes en Europe, mais aussi en Australie, au Vénézuéla, au Japon, au Canada et aux États-Unis – où il a été acheté par Sundance Channel. Même phénomène pour le livre, qui s’est vendu à 100 000 exemplaires dans le monde francophone, tandis que des éditeurs de treize pays ont décidé de le traduire (y compris en Corée du Sud, où des agents se sont littéralement battus pour obtenir les droits d’édition).

Au Canada, j’ai accompagné la sortie du livre (paru aux Éditions Stanké) et du film – l’Office national du film du Canada (ONF), coproducteur, avait décidé de lancer le documentaire d’abord en salles, où il a fait quelque 20 000 entrées au Québec, un score excellent pour un documentaire. Je m’y suis rendue par deux fois, en mai et en septembre 2008, et j’ai enchaîné les interviews, constatant avec étonnement que les journalistes de ce pays – qui compte pourtant 7 millions d’hectares de cultures transgéniques – ne savaient pas pour la plupart quels OGM ils avaient dans leurs champs, et donc dans leurs assiettes.

Quand je leur expliquais qu’en achetant une huile de colza (non étiquetée), ils consommaient très probablement des résidus de Roundup, mes confrères écarquillaient immanquablement les sourcils, confirmant qu’ils découvraient la « réalité des OGM de Monsanto ».
J’ai fait le même constat en Espagne, en novembre 2008, où je suis allée pour le lancement de la version espagnole de mon livre (publiée par Peninsula). Dans ce pays – le seul de l’Union européenne à autoriser les cultures transgéniques –, 80 000 hectares, principalement en Catalogne et en Aragon, sont plantés en maïs Bt 810, celui-là même qui a été provisoirement suspendu par le gouvernement français en février 2008.

Avant chaque interview (une bonne vingtaine), je faisais un petit test :

« Savez-vous quels OGM sont cultivés en Espagne ? » Suivait, à chaque fois, un long silence et, parfois, cette réponse sidérante :

« Des plantes manipulées génétiquement pour résister à la sécheresse. »

« Malheureusement, étais-je obligée de répondre immanquablement, ces plantes magnifiques n’existent pas ! Les seuls OGM cultivés en Espagne sont des plantes insecticides, ce qui veut dire que, sans le savoir, vous consommez – vous ou les animaux que vous mangez – des résidus d’insecticide… » Je n’oublierai jamais le regard inquiet de mes confrères de la péninsule ibérique…
Dernière anecdote : alors que le film n’était pas encore disponible aux États-Unis, des internautes avisés l’ont acheté, puis l’ont découpé en dix parties pour le mettre sur Google Video, YouTube ou DailyMotion. Responsable de la distribution de la version anglaise du documentaire en Amérique du Nord, l’ONF canadien est intervenu à plusieurs reprises pour demander son retrait de la Toile, tant qu’il n’avait pas été légalement commercialisé. Le lecteur pourra vérifier que des papiers ont immédiatement circulé sur le Web, intitulés « The documentary you won’t ever see » (le documentaire que vous ne verrez jamais), expliquant, à tort, que c’était la faute à… Monsanto, qui aurait usé de son légendaire entregent pour le censurer. On ne prête qu’aux riches…

Comment expliquer un tel écho ? D’abord, je crois, par la violence même des pratiques d’une multinationale qui s’affiche paradoxalement « au-dessus de tout soupçon ». Mais aussi par l’effet souterrain du travail obstiné conduit depuis des décennies, dans le monde entier, par toutes celles et ceux qui s’y sont opposés et dont j’ai tenté ici de restituer la parole : les syndicats et mouvements paysans d’Inde ou d’Amérique latine en butte aux dégâts des OGM, les « faucheurs volontaires » de champs d’OGM en France, les scientifiques « lanceurs d’alerte » en Amérique et en Europe, ou les avocats, en particulier américains, des victimes des pratiques de Monsanto, du PCB d’hier aux OGM d’aujourd’hui. Enfin, et peut-être surtout, par le fait que la multinationale de Saint Louis représente un paradigme du modèle industriel mortifère qui s’est imposé un peu partout dans le monde après la Seconde Guerre mondiale. Or ce modèle, qui repose sur la course effrénée au profit, entretient une peur diffuse due à ses effets néfastes sur l’environnement et la santé de l’homme.
À toutes ces raisons, qu’un sociologue serait plus à même de décortiquer plus en détail, s’en ajoute une autre, absolument fondamentale : la puissance des réseaux du Web, qui se sont emparés de mon enquête comme d’un outil démocratique d’information, avec en tête le site combat-monsanto.org, créé dans la foulée de mon livre/film et qui poursuit depuis mon travail et l’enrichit avec rigueur et ténacité.

Conçu à l’initiative d’un collectif d’associations – dont Greenpeace, la Fondation sciences citoyennes du professeur Jacques Testart, Via Campesina, Attac, Les Amis de la terre, Sherpa – et parrainé par la Fondation Charles Léopold Mayer pour le progrès de l’homme, Arte et La Découverte, ce site trilingue (français, anglais, espagnol) a pour vocation de centraliser toutes les informations internationales sur la firme de Saint Louis et les OGM et de mettre en synergie les réseaux qui, un peu partout dans le monde, se battent « pour que le monde de Monsanto ne devienne jamais le nôtre ».

Les réactions de Monsanto et de ses supporters

Comment Monsanto a-t-il réagi à toutes ces mises en cause ? Pendant plus de neuf mois, par le silence, comme si la firme avait jugé préférable de se taire, pour tenter de « limiter les dégâts ». En France, les journalistes qui ont contacté le siège de sa filiale française, dans la banlieue lyonnaise, se sont fait gentiment éconduire, conformément à ce qu’avait annoncé le site de Monsanto France :

« Le film et le livre de Marie-Monique Robin sont les dernières illustrations de la frustration des opposants aux bio-technologies. Ces travaux sont tellement partiaux qu’ils n’appellent aucun commen-taire de la part de notre entreprise. »

D’où ce commentaire de mon confrère Hervé Kempf, grand spécialiste des OGM au Monde, que j’ai souvent cité dans ce livre: « Qui ne dit mot consent . » (Note: Le Monde, 10 mars 2008.)

La première critique n’est donc pas venue de la firme, mais d’une obscure association, l’Association française pour l’information scientifique (AFIS), sur son site pseudo-sciences.org . Comme je l’écrivais dans mon blog, le 9 mars 2008, deux jours avant la diffusion de mon film sur Arte, « des internautes vigilants m’ont signalé un article mis en ligne [quatre jours plus tôt] sur le site de l’AFIS, qui “se donne pour but de promouvoir la science contre ceux qui nient ses valeurs culturelles, la détournent vers des œuvres malfaisantes ou encore usent de son nom pour couvrir des entreprises charlatanesques”. […] Cette association est connue pour ses prises de position scientistes pures et dures et son soutien sans faille à l’establishment scientifique, dont elle es-time que la parole et les travaux ne sauraient être questionnés par des citoyens aussi ignares qu’impies, parce que non scientifiques. C’est précisément au nom de cette science “au-dessus de la mêlée” et qui n’a de compte à rendre à personne, qu’ont pu avoir lieu les grands scandales sanitaires des vingt dernières années : affaire du sang contaminé, crise de la vache folle, drame de l’hormone de croissance ou désastre cri-minel de l’amiante. »

Cet article critique de l’AFIS, signé d’un certain Marcel Kuntz, biologiste et directeur de recherche au CNRS, était précédé d’un « avant-propos » de Michel Naud, « ingénieur et chef d’entreprise », président de l’AFIS, lequel se revendiquait par ailleurs comme un « rationaliste scientifique » et un « bright » – un « brillant », étrange appellation d’un mouvement promouvant une croyance quasi messianique dans le progrès scientifique (Note: « Un bright est un individu qui porte un regard naturaliste sur le monde. La compréhension qu’un bright a de l’univers est libre de tout élément surnaturel ou mystique. Les brights fondent leur éthique et leur comportement sur une compréhension naturaliste de l’univers » (). Sur le même site, la profession de foi de Michel Naud est disponible à l’adresse )

Il est intéressant de noter que, pour lancer leur « mise en garde » contre ce que Michel Naud appelle les « contrevérités et approximations relayées sans esprit critique » de mon enquête sur Monsanto, les rédacteurs de l’AFIS n’ont rien trouvé de mieux que d’avoir recours à la calomnie et à la désinformation. Parmi les quelque deux cents reportages et documentaires que j’ai réalisés pour la télévision, ils en ont retenu deux qui leur semblaient pouvoir jeter le discrédit sur mon travail : l’un, intitulé Voleurs d’organes, qui m’a valu en 1995 sept prix internationaux, dont le prix Albert Londres ; et l’autre, intitulé La Science face au paranormal, diffusé en 2004 sur Canal Plus et Arte (Note: Voir aussi mes deux livres : Voleurs d’organes. Enquête sur un trafic, Bayard Éditions, Paris, 1996 ; et Le Sixième Sens. Science et paranormal, Éditions du Chêne, Paris, 2002).

Je ne reviendrai pas sur la réponse substantielle que j’ai adressée à l’AFIS et j’invite le lecteur à lire les neuf messages que j’ai placés sur mon blog à ce sujet (dans la rubrique « Les nouvelles de la toile ») (Note: Voir aussi deux critiques très pointues de l’article de l’AFIS : ; ).

Mais je dois souligner ici que, dans le long article de Marcel Kuntz, celui-ci semble gêné aux entournures, car il est incapable de démonter ce qui, aux yeux de tous les commentateurs honnêtes, constitue le cœur de mon investigation, à savoir, comme je l’ai écrit dans mon blog :
« 1) Le “principe d’équivalence en substance” ne repose sur aucune donnée scientifique, mais sur une “décision politique” de la Maison-Blanche, destinée à favoriser, au plus vite, la mise sur le marché des OGM, en permettant que les produits issus des bio-technologies échappent aux tests sanitaires ou environnementaux ;
« 2) ce principe d’équivalence en substance était vivement critiqué par les propres scientifiques de la FDA qui pensaient, au contraire, que le processus de manipulation génétique pouvait entraîner des “risques spécifiques” et recommandaient donc que les OGM soient minutieusement testés avant leur mise sur le marché, mais ils n’ont pas été écoutés ;
« 3) effectivement, ce “principe a évolué depuis l’origine”, puisque le Codex alimentarius de l’ONU recommande depuis… 2000 qu’il soit considéré comme une “étape”. Mais c’était quatre ans après la mise sur le marché du soja Roundup ready, qui recouvre aujourd’hui des millions d’hectares ;
« 4) les chercheurs européens ont brillé par leur silence quand ce principe a été introduit, sous la houlette de la FDA et de Monsanto, au début des années 1990, à l’OMS, la FAO et l’OCDE, alors qu’aucun OGM n’était encore cultivé (cf. chapitre 8 de mon livre). »

À l’évidence, l’AFIS ne se distanciait gère de l’argumentaire de Monsanto, ainsi qu’a pu le vérifier en mars 2008 la journaliste Christina Palmeira, la correspondante parisienne du journal brésilien Carta Capital, à qui les représentants français de la firme ont décliné sa demande d’interview, en la renvoyant sur… l’AFIS ! (Note: Christina PALMEIRA, « Sementes do poder », , 20 mars 2008).

Et puis, comble de malchance pour mes détracteurs, le 29 mars 2008, je pouvais publier sur mon blog une lettre disponible sur Internet, adressée par le docteur Marcel-Francis Kahn à Christian Vélot, enseignant-chercheur en génie génétique moléculaire à l’université Paris-Sud, l’un des rares scientifiques français qui ont eu le courage de dénoncer l’absence d’évaluation sérieuse des plantes pesticides de Monsanto, et qui fut menacé de perdre son travail.

Voici ce qu’écrivait le docteur Kahn, qui a démissionné de l’association scientiste en dénonçant ses liens – et notamment ceux du… docteur Marcel Kuntz – avec Monsanto : « Je viens de signer la pétition protestant contre la suppression des facilités de recherche dont vous bénéficiez. L’élément suivant peut vous intéresser. Je faisais partie du comité scientifique et de patronage de l’AFIS, qui édite le bulletin Science et pseudo-sciences. Je combats depuis longtemps en médecine tous les charlatanismes.
« Il ne vous a peut-être pas échappé que, sous l’influence de son rédac chef Jean-Paul Krivine, l’AFIS s’est transformée sans que notre avis soit sollicité en un véritable lobby pro-OGM. Certes, je ne suis pas du tout persuadé que le maïs 810 ou d’autres soit toxique. Ce que j’ai lu ne m’en convainc pas. Mais, en revanche, je combats la stratégie monopolistique agressive de Monsanto et de ses diverses sociétés écrans. J’ai donc demandé à la rédaction de Science et pseudo-sciences que […] Marcel Kuntz et Louis-Marie Houdebine indiquent leurs liens avec Monsanto et ses filiales, comme en médecine (je m’occupe d’un journal scientifique médical et il est devenu obligatoire de préciser ce qu’on nomme “conflit d’intérêt”. »

Il faudra attendre la sortie en novembre 2008 de l’édition en portugais de ce livre au Brésil – où étaient cultivés en 2007, on l’a vu, plus de 15 millions d’hectares de soja RR – pour enregistrer une première réaction officielle de la firme de Saint Louis, expliquant dès le jour de mon arrivée dans le pays (le 8 décembre 2008) sur le site Web de sa filiale brésilienne que mon « livre-documentaire » « tend à dénigrer l’image de Monsanto ».

Le communiqué passe en revue tous les sujets traités dans mon enquête et qui manifestement fâchent la multinationale (et à ce titre il est fort instructif) : les PCB, l’hormone de croissance, l’agent orange, le Roundup, les revolving doors, la police des gènes, etc., avec la mauvaise foi et le déni habituels : on peut y lire, par exemple, qu’« aucune étude scientifique n’a pu montrer le lien causal entre une exposition aux PCB et le cancer » ! (Note: .)

Le 20 décembre, Annie Gasnier, correspondante du Monde au Brésil, et qui était présente à la projection-débat organisée par le consul de France à Rio de Janeiro, a eu la bonne idée d’appeler le service de communication de Monsanto Brésil, lequel a avoué que le communiqué était « une traduction littérale du texte envoyé par le siège américain de la firme ».

D’où le commentaire de la journaliste :

« La réaction publiée témoigne de l’importance du Brésil dans la stratégie de la multinationale. » Au passage, ma consœur révèle une information qui confirme tout ce que j’ai écrit dans ce livre : « Dans le Sud, des agriculteurs tentent d’abandonner le soja OGM, déçus par les rendements, mais ils ne trouvent plus de graines traditionnelles à cultiver. »

Alors que j’étais au Brésil, Soazig Quemener, journaliste au Journal du dimanche, a cherché à m’interviewer. Malheureusement, mon programme très chargé et le décalage horaire ne m’ont pas permis de répondre à ses questions. Le 14 décembre 2008, le journal a publié une interview de Laurent Martel, le directeur de Monsanto France, qui constitue une anthologie de langue de bois. Commentant mon livre, il déclare :

« C’est un livre à charge qui assène tout un tas d’erreurs. » On n’en saura pas plus, car aussitôt le cadre de Monsanto enfourche le cheval habituel de la firme : « En France, nous sommes avant tout des agronomes qui travaillons au service des agriculteurs. Monsan-to participe à des défis essentiels. Nous sommes 6,5 milliards d’habitants sur Terre, nous serons 9 milliards d’ici quarante ans… »

Mais, auparavant, j’ai été l’objet d’une assez extraordinaire campagne de dénigrement de mon travail, conduite sur le Web par quelques internautes jouant les spécialistes et signant leurs attaques de divers pseudos (« Anton », « Gatteca », « Zobi », « Ryuujin » ou « GPF »). Postant leurs commentaires à toute heure du jour et de la nuit – y compris le soir du nouvel an ! – sur mon blog et sur bien d’autres , comme s’ils n’avaient que cela à faire, ces partisans fanatiques des OGM ont prétendu démolir, point par point, mon enquête. Curieusement, tous – à moins que ce ne soit une seule et même personne, travaillant pour le compte d’une agence de communication spécialisée dans le « marketing viral », pratique que j’ai évoquée dans ce livre – ont décliné ma proposition de participer ensemble à un débat public, préférant garder leur anonymat somme toute bien confortable.(Note: Voir notamment )

Ainsi que je le soulignais précédemment, ceux que je dénomme sur mon blog « mes détracteurs personnels » et qui ont avoué, pour certains, qu’ils n’avaient pas lu mon livre ni vu mon film, se gardent bien en tout cas de revenir sur les points essentiels de mon investigation : l’inanité du « principe d’équivalence en substance », dont découle l’absence (voire la manipulation) d’études scientifiques sérieuses sur les OGM (comme avant sur les PCB, la rBGH, etc.) et le système des revolving doors qui permet de tout verrouiller.

Ça bouge !

Au-delà des objections, finalement très minoritaires, à mon travail de la part des supporters de Monsanto et des multinationales productrices d’OGM, mon livre/film a suscité bien d’autres réactions qui permettent d’affirmer que, lentement mais sûrement, les choses bougent.

Ainsi, lors de l’examen parlementaire de la loi française sur les OGM au printemps 2008, on a vu des élus UMP très courageux monter au créneau pour dénoncer les pressions exercées par Monsanto sur leurs collègues. En avril 2008, le sénateur de la Manche Jean-François Legrand, qui avait émis des « doutes sérieux » sur le MON 810 lorsqu’il présidait le comité de préfiguration de la Haute Autorité sur les OGM, déclarait au Monde :

« Certains ont fait main basse sur l’UMP afin de défendre des intérêts mercantiles, “ripolinés” pour les rendre sympathiques : on a parlé de l’avenir de la science, de celui de la recherche… La force de frappe de Monsanto et des autres semenciers est phénoménale. Il fallait voir la violence des réactions de Bernard Accoyer [président de l’Assemblée nationale] et d’autres au lendemain de l’avis rendu par le comité de préfiguration. Il suffit de comparer les argumentaires des uns et des autres – identiques – pour comprendre l’origine de leur colère. Ils ont été action-nés. J’ai été approché par Monsanto et j’ai refusé de leur parler. Je veux rester libre . » (Note: « Un sénateur UMP estime que des parlementaires pro-OGM sont “actionnés” par les semenciers », Le Monde, 2 avril 2008).

Le 12 juin 2008, dans une interview à L’Express, le sénateur – qui a finalement été mis au ban du groupe UMP au Sénat lors de l’examen de la loi – confirmait le rôle qu’avait joué mon enquête dans sa prise de position :

« J’ai vu le film et j’ai été vraiment impressionné », témoignait-il, notant que certains de ses collègues ont, eux aussi, été « ébranlés ». « Mais je ne peux pas donner de noms », ajoutait-il. Quant à Antoine Herth, rapporteur du texte sur les OGM à l’Assemblée, il avouait à mon collègue de L’Express :

« L’effet a surtout été indirect : il y a eu un tel battage autour de sa diffu-sion que nous avons été harcelés. On recevait deux cents messages des altermondialistes par jour ! » (Note: L’Express, 12 juin 2008).

Au même moment, le député UMP de Moselle François Grosdidier s’exprimait quant à lui dans Libération pour dénoncer l’activisme de la FNSEA, le principal syndicat agricole, et du lobby semencier, pour que le projet de loi soit détricoté :

« Mes collègues sont grandement intoxiqués. […] Les députés ruraux sont soumis à de fortes pressions. » Il évoquait des « démarches individuelles faites auprès des députés ruraux, qui constituent la majorité des députés de la majorité, par les branches départementales de la FNSEA avec plus ou moins, disons, de véhémence. […] Certains de mes collègues, dont je tairai le nom, se sont entendu dire que leur permanence risquait d’être mise à sac . »

(Note: Voir son livre : François GROSDIDIER, Tuons-nous les uns les autres. Qu’avons-nous retenu des grandes catastrophes sanitaires ?, Le Rocher, Paris, 2008).

Depuis, j’ai rencontré François Grosdidier à plusieurs reprises. Il m’a confirmé que, sans ce lobbying forcené de Monsanto, des semenciers comme Limagrain et de la FNSEA, la loi sur les OGM ne serait jamais passée. Dans les faits, elle a été refusée à une voix près, puis finalement imposée par le gouvernement de M. Fillon, qui a sorti de son chapeau une commission paritaire, permettant de contourner le rejet du Parlement. Ce que j’ai appelé dans mon blog un « déni de démocratie pur et simple ».

Le 26 novembre 2008, François Grosdidier et Serge Lepeltier, maire de Bourges et ancien ministre de l’Environnement d’Alain Juppé, qui ont créé une association baptisée « Valeurs écologiques », m’ont invitée à animer un petit déjeuner conférence à l’Assemblée nationale. À leur grande surprise, près de soixante-dix élus et membres de diverses institutions se sont déplacés. J’ai concentré mon exposé sur l’enjeu des semences brevetées et le dessein de Monsanto de s’emparer du contrôle de la chaîne alimentaire à travers l’outil des OGM (un sujet complètement absent du débat parlementaire), sur l’inévitable contamination des filières conventionnelles et biologiques si les cultures transgéniques étaient autorisées en France et, enfin, sur la nécessité de revoir l’homologation du Roundup.

Entre-temps, en effet, la condamnation de Monsanto pour « publicité mensongère » (relative au Roundup) avait été confirmée le 29 octobre 2008 par la cour d’appel de Lyon, tandis qu’une nouvelle étude publiée par le professeur Gilles-Éric Séralini avec sa collègue Nora Benachour, dans la revue Chemical Research in Toxicology, confirmait « l’impact de diverses formulations et constituants » du Roundup « sur des lignées cellulaires humaines. Et ce à des doses très faibles », pour reprendre les termes du Monde . (Note: Hervé MORIN, « Le désherbant le plus vendu au monde mis en accusation », Le Monde, 10 janvier 2009).

Au même moment, en Argentine, où les cultures transgéniques couvrent aujourd’hui au moins 17 millions d’hectares, le gouvernement de Cristina Kirchner décidait, enfin, de bouger : à la suite notamment de différents articles parus dans le quotidien Página 12, largement déclenchés par mon livre/film, la présidente a créé par dé-cret, le 16 janvier 2008, une commission nationale d’enquête pour étudier les conséquences sanitaires dramatiques des « agrotoxiques », en particulier les épandages de Roundup dans les zones de production de soja transgénique.

Quelques jours plus tôt, à Córdoba, le juge Carlos Matheu a pris une décision, qui, de l’avis général, fera jurisprudence, interdisant les épandages du poison de Monsanto à moins de 1 500 mètres des lieux d’habitation. Dans le même temps, une série de plaintes étaient déposées à la suite de la multiplication de cancers, notamment chez les enfants nés dans les zones de culture de soja RR. Particulièrement alarmant est le cas du quartier de Ituzaingó à Córdoba, où les mères se battent depuis des années pour que cesse cet empoisonnement, responsable d’un taux particulièrement élevé de cancers, malformations fœtales et pathologies multiples. Enfin, en mai 2008, une équipe médicale de l’hôpital italien de Rosario, dirigée par le docteur Alejandro Oliva, a confirmé les conséquences sanitaires désastreuses du modèle transgénique . (Note: Darío ARANDA, « Varias generaciones están comprometidas », Pagina 12, 14 mai 2008).

Dans toutes mes conférences, j’insiste tout particulièrement sur l’importance de revoir l’homologation du Roundup, qui constitue à mes yeux une urgence sanitaire et qui, de plus, est lié à 70 % des plantes transgéniques cultivées sur la planète. L’argument semble faire son chemin : un peu partout en France, mais aussi au Canada, des citoyens ont décidé de rapporter au vendeur leurs bidons de l’herbicide le plus vendu au monde, et nombreuses sont les communes qui ont déjà interdit (ou vont interdire) son usage, ainsi que celui d’autres produits similaires tout aussi dangereux.
Par exemple, en juin 2008, j’ai été invitée à faire un exposé sur le Roundup par la région Poitou-Charentes, qui organisait un « forum participatif régional pour la réduc-tion des pesticides dans les collectivités ». Plus de cent cinquante élus et techniciens des espaces verts avaient répondu à l’appel, révélant leur inquiétude face à la catastrophe sanitaire qu’a déjà commencé à provoquer l’usage massif de pesticides, jusque dans les cours de récréation.

Le 24 novembre 2008, un article du Monde dénonçait, pour la première fois, les effets néfastes sur la fertilité masculine des pesticides (et plastiques), qui sont des perturbateurs endocriniens (comme le Roundup de Monsanto). Leur « présence diffuse dans l’environnement » pourrait expliquer que « le nombre et la qualité des spermatozoïdes » des hommes ont « diminué environ de 50 % par rapport à 1950 ». (Note: Paul BENKIMOUN, « La reproduction humaine menacée par la chimie », Le Monde, 24 novembre 2008.) 


texte AFIS :


Le monde selon Monsanto

Un film de Marie-Monique Robin (2007)

par Marcel Kuntz - Avant-propos de Michel Naud

Marie-Monique Robin est journaliste d’investigation. Elle a atteint la notoriété avec la réalisation en 1995 du reportage controversé « Voleurs d’yeux » sur la légende urbaine des trafics d’enfants afin de réaliser des prélèvements illégaux d’organes12. Elle a réalisé depuis de nombreux autres reportages. Une de ses productions précédentes, diffusée sur CANAL+ en 2004 puis rediffusée sur ARTE en 2006, « Le sixième sens : science et paranormal  »3, avait de nouveau attiré notre attention, en ce qu’il témoignait pour le moins d’une grande complaisance pour les pseudo-sciences et de difficultés réelles pour distinguer ce qui relève de l’imposture et ce qui relève de l’évaluation scientifique.

Son reportage « Le monde selon Monsanto », diffusé le 11 mars 2008 en première partie de soirée par la chaîne franco-allemande ARTE, est présenté comme la conclusion d’une « enquête magistrale et alarmante » qui mettrait en lumière « un projet hégémonique menaçant la sécurité alimentaire du monde mais aussi l’équilibre écologique de la planète »4.

Nous aurions pu décider d’ignorer ce reportage. Notre décision de ne pas le faire a été mûrement pesée. Certes, après tout, le titre du film annonçait un regard pour le moins critique sur cette entreprise multinationale mais il ne présupposait pas pour autant une attitude hostile ou réservée envers les biotechnologies végétales. Par ailleurs, nous n’ignorions pas que le fait de commenter ce reportage, qui plus est de façon critique, ne manquerait pas d’être commenté dans les réseaux hostiles à l’utilisation des biotechnologies végétales dans l’agriculture et l’alimentation comme une complaisance coupable avec la société Monsanto.

Pour prendre notre décision, nous avons donc attendu de visionner le reportage, ce que nous avons pu faire puisqu’il a déjà été diffusé sur d’autres chaînes francophones (RTBF1, TSR2). Après visionnage de ce reportage, il apparaissait, en se limitant au seul champ de l’information scientifique, qu’il était truffé de contrevérités et d’approximations relayées sans esprit critique.

Nous avons donc considéré qu’il était de notre responsabilité d’alerter les téléspectateurs francophones contre les allégations colportées malheureusement une nouvelle fois avec ce reportage.

Nous nous devons d’ailleurs de regretter publiquement que ce soit une chaîne audiovisuelle du service public, réputée de qualité, qui se prête, alors que la représentation nationale est saisie de l’examen du projet de loi sur les biotechnologies, à une entreprise qu’il faut bien qualifier de désinformation.

Les passions se faisant volontiers véhémentes sur ce sujet sensible, nous entendons être clairs sur l’attitude qui est la nôtre au regard de cette alerte que nous lançons. Nous ne cherchons pas à identifier les motivations de l’auteure du reportage et ne lui prêtons aucune intention : seuls les propos tenus et rapportés dans le reportage sont traités. Nous ne nous préoccupons pas dans notre commentaire présent du reportage en général, des thèses (économiques, sociales, politiques, éthiques, etc.) qui peuvent se trouver y être véhiculées en particulier, ou encore des thèmes abordés qui sont sans rapport avec les biotechnologies végétales (agent orange, hormones de croissance, etc.) : nous avons réalisé le choix éditorial de nous borner à constater que, dans le déroulement de ce qu’elle considère comme étant sa démonstration, la documentariste relaie des informations fausses ou inappropriées relatives aux plantes génétiquement modifiées ; nous entendons rétablir la matérialité des faits en ce qui concerne les biotechnologies végétales ; nous restons en conséquence très factuels, avec des références précises, en reprenant les allégations du reportage dans l’ordre chronologique de leur apparition.

Michel Naud, 5 mars 2008

 

Le film « Le monde selon Monsanto » part du postulat que le passé (années 60 et début 70, voire avant) de la firme chimique Monsanto « éclaire ce qu’elle est ou prétend être aujourd’hui ». Les culpabilités passées, si elles sont avérées, amenant à la conclusion, leitmotiv du film, « on ne peut pas faire confiance à Monsanto, jamais ! ».

La posture générale peut être ainsi synthétisée :
a) les biotechnologies sont intrinsèquement dangereuses ;
b) les risques ne sont pas évalués comme ils devraient l’être ;
c) cette insuffisance est imputable à l’influence de Monsanto sur les instances d’évaluation.

Le cas de la production du L-Tryptophane serait l’illustration première de la déficience des instances d’évaluation : il s’agit bel et bien d’un véritable accident industriel imputable à une mauvaise filtration pouvant laisser passer un contaminant (Belongia et al. (1990). An Investigation of the Cause of the Eosinophilia-Myalgia Syndrome Associated with Tryptophan Use", The New England Journal of Medicine, 323(6) :357-365) ; signalons d’ailleurs qu’il ne s’agissait pas d’un produit végétal mais bactérien, et que la firme responsable n’était pas Monsanto, ni même américaine, puisqu’elle était japonaise (Showa-Denko KK).

Afin d’examiner la validité scientifique du film, ce texte se concentrera sur les seuls arguments scientifiques relatifs aux seuls OGM. Les autres thèmes, Agent Orange, hormone de croissance bovine recombinante et l’herbicide RoundUp, tout comme les autres aspects (économiques, sociaux, etc.), mériteraient aussi d’être commentés mais le choix a été réalisé de se focaliser sur les arguments scientifiques maltraités dans le reportage.

Argument n° 1 : le principe d’équivalence substantielle aurait conduit à considérer les OGM comme équivalents aux autres aliments, et donc à ne pas les évaluer

Dans les années 90, un débat a porté sur les risques potentiels des applications de la transgénèse (sont-ils de nature différente de ceux des autres variétés végétales ?) et sur la façon de les évaluer. Le concept de substantial equivalence a été proposé comme un outil d’évaluation des incertitudes, dans un cadre d’harmonisation des approches étatsunienne et européenne (1). Il s’agit d’une méthode comparative de l’OGM avec un organisme reconnu comme sûr (en raison d’un long usage antérieur), c’est-à-dire la variété non-OGM la plus proche (hormis le transgène). La réalisatrice du film a, quant à elle, compris qu’il s’agissait d’un principe dispensant l’OGM d’études ! Il s’agit donc d’un contre-sens complet.

Ce principe a évolué depuis l’origine : il est aujourd’hui considéré comme une étape (impliquant des analyses vérifiant expérimentalement la composition équivalente en substances chimiques) vers d’autres études (tests toxicologiques sur rongeurs par exemple), si nécessaire.

La principale faiblesse de ce passage du film est qu’il assimile des risques théoriques à des risques avérés, et un débat sur ces risques à une preuve de la dangerosité.

Argument n° 2 : le « lanceur d’alerte » Arpad Pusztai aurait été sanctionné car ses travaux montreraient la dangerosité des OGM

Le 10 août 1998, Arpad Pusztai annonça à la télévision britannique qu’il était en mesure de prouver que les plantes transgéniques pouvaient entraîner des effets inattendus (sur des rats en l’occurrence). Il s’agissait d’une lignée de pomme de terre expérimentale (n’appartenant pas à Monsanto). Que cette annonce ait suscité une excitation médiatique est étonnant en soi car, dans un passé récent, trois variétés de pomme de terre conventionnelles n’ont pu être commercialisées pour cause de présence intempestive de substances toxiques, sans que cela n’attire l’attention de la presse … De plus, si une variété OGM devait se révéler, à l’étude, impropre à la consommation, elle ne serait pas commercialisée, sans que cela préjuge du cas des autres OGM : les évaluations se font, et doivent se faire, au cas par cas.

Contrairement à ce qui est dit dans le film, le directeur de l’Institut de recherche de Pusztai n’était pas au courant des soi-disant résultats de son chercheur : submergé d’appels de la presse le lendemain de l’interview, incapable de répondre, il mena une enquête qui lui suggéra qu’aucune donnée fiable n’était en possession de Pusztai. Ce dernier n’a d’ailleurs jamais publié dans un journal scientifique ses affirmations médiatiques (sa publication d’octobre 1999 ne reprend pas la plupart de ses allégations de 1998). Il y a donc eu une entorse grave à la déontologie scientifique qui veut que les données soient d’abord publiées dans un journal scientifique (et ainsi soumises pour examen critique par tous) avant médiatisation : dans le cas contraire, les affirmations ne peuvent être vérifiées, ce qui ouvre la voie à toutes les allégations fantaisistes.

Pusztai persiste aujourd’hui dans sa posture victimaire, mais en fait il n’a jamais convaincu la communauté scientifique, et encore moins la commission qui l’a entendu et qui a conclu a des résultats « deeply flawed ». Tous les éléments du dossier sont présentés dans la référence (2, de manière équilibrée (y compris sa défense par quelques personnes qu’il a lui-même sollicitées).

Argument n° 3 : l’évaluation du soja transgénique serait insuffisante et montrerait des anomalies sur les animaux

Parmi les amis de Pusztai figure Ian Pryme (ils ont collaboré à de nombreuses reprises). Dans le film, Pryme « décortique » une publication de Hammond et collaborateurs (3) décrivant l’évaluation du soja génétiquement modifié (GTS ou 40-3-2) de Monsanto. Bien que publiée dans un journal scientifique reconnu, l’étude de Hammond et al. serait, pour Pryme, « de peu de valeur » et de la « mauvaise science ». Précisons que Pryme était un scientifique compétent, mais que l’on voit mal en quoi ses travaux scientifiques lui permettent de remettre en cause une publication peer-reviewed et qui, depuis sa publication en 1996, n’a été contestée par aucun spécialiste du domaine.

Examinons en détail l’un des arguments à charge contre le soja GTS de Pryme. La publication montrerait une coloration plus prononcée du foie de rats gavés de ce soja ! Précisons d’abord que cette publication jugée « minimaliste » a examiné les effets sur des rats mais aussi sur des poulets, des poissons et des vaches laitières (sans anomalies). Que lisons-nous page 723 ? Plusieurs individus ont présenté une coloration plus sombre du foie (tous les autres paramètres étant normaux) chez les rats gavés du soja GTS. Effectivement. Ce que Pryme omet de préciser est que cette même caractéristique a également été observée chez les rats nourris de soja contrôle (non OGM) et n’est donc pas liée à la modification génétique, mais plus probablement à la consommation, en quantité élevée, de soja cru.

Précisons, car le film omet de le mentionner, que deux autres publications de 1996 montrent, pour ce même soja, par rapport à un soja contrôle, une composition similaire en nutriments et anti-nutriments (4) et que la protéine spécifique du soja GTS ne montre pas d’effet dans des tests de toxicité aiguë (5). De plus, une publication de 2005 montre que l’introgression du transgène dans d’autres variétés de soja ne change pas leur composition en substances principales (6). Mêmes résultats quand le soja est cultivé en Europe (Roumanie) (7). Une étude de l’Université d’État du Dakota du Sud, sur plusieurs générations de souris nourries de ce soja, n’a pas révélé d’anomalies (8). Toujours dans la liste des omissions du film, une étude d’un groupe hospitalier danois qui ne montre pas de problème d’allergie pour ce soja (9). Et pour finir, citons l’avis européen (10).

Argument n° 4 : les échecs du coton Bt pousseraient les paysans indiens au suicide

L’efficacité du cotonnier Bt n’est pas celle du maïs Bt. Les générations actuelles de cotonniers génétiquement modifiés permettent de réduire significativement le nombre d’épandages d’insecticides (d’un facteur trois à quatre) mais ne les abolissent pas pour autant complètement : les variétés actuelles de cotonnier ne sont pas protégées contre tous les ravageurs et cette protection est variable suivant la saison (11, 12, 13).

Même si certains épandages restent nécessaires, ces résultats positifs des cotonniers Bt, cultivés dans neuf pays en 2007, suffisent à expliquer que la part des agriculteurs indiens acquérant des semences biotechnologiques soit passée de 0 (en 2001) à 63 % (en 2007 ; soit 3, 8 millions d’agriculteurs) (14). Les difficultés rencontrées localement doivent être analysés en fonction des situations locales (15), sans oublier qu’en Inde ont pignon sur rue des vendeurs de variétés non-certifiées, quelquefois vendues comme transgéniques (Bt) alors qu’elles ne le sont pas.

En résumé, le film met en scène des événements dramatiques, réalise une sélection partielle et partiale de l’information et désigne un coupable – les OGM – : il relègue artificiellement au second plan le rôle des facteurs les plus souvent invoqués pour expliquer ce phénomène initialisé bien antérieurement à l’introduction des semences biotechnologiques, à savoir le surendettement et l’usure (16) et omet totalement les études qui montrent des bénéfices pour les cultivateurs de Bt (17). Le film omet aussi de mentionner que l’entreprise américaine Monsanto n’est plus la seule à vendre des semences biotechnologiques de cotonnier en Inde (18, 19) et que la recherche publique y développe ses propres variétés OGM (20).

Argument n° 5 : le maïs transgénique envahirait le Mexique et produirait des formes monstrueuses

Le film donne le beau rôle à Ignacio Chapela qui prétend avoir détecté, au Mexique, la présence de transgènes en provenance de maïs OGM des États-Unis. Le fait que les travaux de ce chercheur aient été contestés, contredits par d’autres et désavoués par la revue Nature (voir 21, pages 28-29) est passé sous silence dans le film : Chapela serait la victime d’une « campagne de diffamation » ! N’est pas mentionnée non plus la réflexion exemplaire, déjà menée, sur les implications qu’auraient l’utilisation de maïs transgéniques au Mexique (22), ni l’analyse de Bellon et Berthaud (23) montrant que ce n’est pas la présence d’un transgène qui nuirait à la biodiversité du maïs dans ce pays mais l’abandon des pratiques de sélection traditionnelle des fermiers paysans.

Des sommets sont atteints lorsque sont montrées des images de mutation affectant la morphologie florale et qui seraient susceptibles de se diffuser dans les maïs mexicains. Ce qui est montré (le film parle d’une espèce locale) est en fait une crucifère nommée Arabidopsis thaliana, plante modèle de laboratoire, utilisée entre autres pour étudier le développement floral, grâce notamment à ces mutations (dites homéotiques). Précisons, pour sortir de la vision apocalyptique du film, que certaines de ces mutations, qui peuvent apparaître spontanément, procurent le caractère « fleurs doubles » particulièrement apprécié des amateurs de fleurs ! Pour faciliter la recherche, ces caractères peuvent être créés par transgénèse, grâce à la propriété du transgène de s’insérer aléatoirement dans le génome (au moment précis de la transformation, mais plus dans les lignées sélectionnées). Le film insinue que ces événements aléatoires pourraient survenir par croisements d’une lignée transgénique de maïs avec des variétés non-transgéniques. Ce qui est faux puisque la lignée transgénique commercialisée possède une seule insertion, qui est stable, et ne saute plus aléatoirement dans le génome. Ces affirmations sont, de plus, parfaitement grotesques quand on sait que plus de la moitié du patrimoine génétique du maïs est formée, sous l’effet des mécanismes de l’évolution (mutations, sélection naturelle), d’éléments génétiques résultant d’insertions de fragments d’ADN, générés par le maïs lui-même nommés rétro-transposons…

Ces connaissances scientifiques n’empêchent pas un militant anti-OGM – que l’on voit manipuler sans scrupules des paysans en leur montrant des images de « monstres » (par exemple, plantes avec trois épis) – de prétendre qu’il s’agit de maïs transgéniques, qu’il faut arracher sous peine de les voir envahir les champs de maïs traditionnel.

En guise de conclusion

À la formulation d’une hypothèse classique selon laquelle les biotechnologies végétales constitueraient, pour l’entreprise américaine Monsanto, un choix stratégique en faveur de la biologie la repositionnant par rapport à la chimie, son métier d’origine, le film préfère prêter à Monsanto l’intention de « contrôler la nourriture » et les « populations du monde ». L’objet du reportage est de documenter cette opinion, mais force est de constater qu’il est truffé d’allégations pseudo-scientifiques. Comme la plupart des personnes convaincues par avance du caractère néfaste des OGM tout comme des motivations des entreprises biotechnologiques, la réalisatrice, non outillée pour faire le tri entre le vrai et le faux sur le plan scientifique, ne se montre ainsi perméable qu’aux seuls arguments allant dans le sens de ses a priori et expose aux téléspectateurs l’image d’un monde binaire, avec des bons et des méchants.

Marcel Kuntz, 3 mars 2008

Références

(1) http://sth.sagepub.com/cgi/content/abstract/32/1/26
(2) http://gmopundit2.blogspot.com/2006/02/analysis-of-pusztai-study-on-gm.html
(3) http://jn.nutrition.org/cgi/reprint/126/3/717
(4) http://jn.nutrition.org/cgi/content/abstract/126/3/702
(5) http://jn.nutrition.org/cgi/content/abstract/126/3/728
(6) http://highwire.stanford.edu/cgi/medline/pmid;15969514
(7) http://highwire.stanford.edu/cgi/medline/pmid;17608426
(8) http://highwire.stanford.edu/cgi/medline/pmid;14630127
(9) http://highwire.stanford.edu/cgi/medline/pmid;14961970
(10) http://ec.europa.eu/food/dyna/gm_register/gm_register_auth.cfm?pr_id=8
(11) http://www.iisc.ernet.in/currsci/jul252005/291.pdf
(12) http://www.iisc.ernet.in/currsci/may102006/1170.pdf
(13) http://209.85.129.104/search?q=cache:4pyLf5WjTvQJ:www.iisc.ernet.in/currsci/may102006/1170.pdf
(14) http://www.isaaa.org
(15) http://www.cababstractsplus.org/google/abstract.asp?AcNo=20053128837
(16) http://www.guardian.co.uk/world/2008/mar/01/india?gusrc=rss&feed=networkfront
(17) http://dx.doi.org/10.1016/j.foodpol.2006.11.002
(18) http://www.checkbiotech.org/green_News_Genetics.aspx?infoId=15663
(19) http://www.thehindubusinessline.com/2006/07/31/stories/2006073102330100.htm
(20) http://www.ifpri.org/pubs/articles/2005/naturebiotech.pdf
(21) http://agribiotech.free.fr/analyse_Berge-RicrochMON810.pdf
(22) http://www.cec.org/maize/index.cfm?varlan=francais
(23) http://www.plantphysiol.org/cgi/content/full/134/3/883


Autre article concernant Monsanto


Quand Monsanto vient au secours d’Haïti

Le Monde diplomatique, par Benjamin Fernandezmardi 15 juin 2010

Jeudi 4 juin, entre 8 000 et 12 000 paysans haïtiens, soutenus par une vingtaine d’organisations locales et internationales, manifestaient dans la commune de Hinche, au centre de l’île, pour exprimer leur désaccord avec la politique d’« aide » au secteur agricole du gouvernement. En particulier sa décision d’accepter les semences offertes par le géant de l’industrie agronomique Monsanto. La transnationale vient de promettre un don de 475 tonnes de semences, avec leur arsenal de pesticides et d’engrais. Un premier arrivage a déjà été distribué dans des centres pilotes et vendus « à prix réduit » aux paysans. L’opération s’inscrit dans le cadre du projet Winner (Initiative bassins versants pour les ressources naturelles et environnementales) qui épaule près de 10 000 agriculteurs pour la reprise de leur activité. Lancé en 2009, le projet est supervisé par l’Agence américaine pour le développement international (USAID).

On ne présente plus Monsanto, qui fabriquait l’agent orange utilisé pendant la guerre du Vietnam ainsi que des produits à base de dioxine avant de se convertir aux biotechnologies agricoles. Bien représentée au sein de l’administration américaine (1), l’entreprise se trouve mise en cause dans plusieurs affaires liées à la contamination de l’environnement par des produits polluants, dont ses herbicides (2). Elle est par ailleurs dénoncée pour avoir contribué à ruiner des dizaines de milliers de paysans dans les pays les plus pauvres, comme l’Inde, où le surendettement des semeurs de coton a entraîné des vagues massives de suicide. De son côté, le directeur des opérations en Haïti du projet Winner n’est autre que M. Jean-Robert Estimé, qui fut ministre des affaires étrangères du « président à vie », M. Jean-Claude Duvalier.

M. Jean-Yves Urfié, père spiritain engagé depuis quarante ans auprès des paysans haïtiens, a, le premier, alerté quant à la nature de « l’aide généreuse », de Monsanto, craignant qu’il ne s’agisse d’organismes génétiquement modifiés (OGM). Le ministre de l’agriculture, M. Joanas Gué, s’en est immédiatement défendu, assurant avoir pris « toutes les précautions avant d’accepter l’offre de la multinationale Monsanto » (3).

On sait désormais que les semences offertes se composent de semences de maïs dites « hybrides », non transgéniques. La productivité attendue de ces graines nécessite une utilisation d’herbicides et d’engrais bien supérieure à celle nécessaire pour les semences traditionnelles ou autochtones. De plus, seule la première génération de ces semences est fertile. Si l’habitude est prise de les utiliser (à la place des semences tirées des récoltes précédentes), il faudra alors acheter semences, engrais et herbicides auprès de Monsanto.

On peut comprendre comment une semence « super productive » pourrait être la bienvenue dans un pays qui manque de nourriture. Toutefois, M. Jean-Pierre Ricot, économiste à la Plateforme haïtienne de plaidoyer pour un développement alternatif (PAPDA), estime qu’il s’agit de l’introduction d’une logique de marché qui ne correspond pas à la culture paysanne d’Haïti : « Les paysans haïtiens ont traditionnellement la capacité de produire et de reproduire leur propre semence, organique et locale, à destination de leur famille et du marché de proximité. Monsanto veut intégrer les agriculteurs sur un marché qu’ils ne contrôlent pas en matière de qualité de semence et de prix [et] faire du paysan haïtien un assisté plutôt qu’un producteur. (4)  »

Quelles que soient les motivations de la transnationale, le choix d’un tel partenariat soulève des interrogations quant à l’orientation de la politique d’aide et à l’avenir de l’agriculture haïtienne. La survie de la population paysanne, près de 70 % du total, dépend de ce secteur-clé déjà malmené par « l’aide américaine »… et que la reconstruction aurait pu aider à « remettre sur pied ».

Dès 1981, sous l’administration Reagan, l’USAID fait pression sur le gouvernement haïtien pour substituer des produits d’exportation (cacao, coton, huiles essentielles) aux cultures vivrières. L’opération sera facilitée par l’octroi d’une aide alimentaire américaine équivalente à 11 millions de dollars. En 1995, un accord passé entre l’ancien président, M. Jean-Bertrand Aristide, et le président américain William Clinton pour lever les barrières douanières, a autorisé le « dumping » des produits agricoles américains (subventionnés) sur le marché local.

Autosuffisante dans les années 1980, la production nationale haïtienne alimentaire satisfaisait moins de 40 % de la demande alimentaire locale à la veille du séisme. Le reste provenait des importations et de l’aide internationale (5). Une situation qui n’a fait qu’aggraver les conséquences de la catastrophe. Le nombre de personnes vivant en situation d’insécurité alimentaire sévère est passé de 500 000 avant le séisme à plus de 2 millions aujourd’hui. Le nombre de familles disposant de stocks de nourriture a chuté de 44 à 17 % et les prix des denrées alimentaires ont bondi de 25 % en moyenne.

La crise alimentaire sans précédant dont témoignèrent les émeutes de la faim en 2008, avait acculé les grands acteurs de l’aide internationale à reconnaître leur « erreur » et recommander de placer l’agriculture au centre des politiques de développement (6). Ainsi M. Clinton, aujourd’hui envoyé spécial pour Haïti à l’ONU, a-t-il présenté ses excuses au peuple haïtien pour les dommages causés par son administration (7). Plusieurs spécialistes, et même certains membres du Congrès américain, ont proposé que les Etats-Unis achètent les productions locales pour les distribuer aux populations plutôt que d’envoyer leurs propres produits agricoles. En vain. Dans l’état actuel, Haïti demeure l’un des tout premiers clients du riz américain.

Comme s’en est inquiété le président Haïtien M. René Préval lors de sa rencontre avec son homologue américain le 10 mars dernier : « si on continue à envoyer de la nourriture et de l’eau de l’étranger, cela va concurrencer la production nationale d’Haïti et le commerce haïtien ». Selon M. Gérald Maturin, ancien ministre de l’agriculture aujourd’hui à la tête de la Coordination régionale des organisations du Sud-Est (CROSE), la reconstruction dépend « de l’inclusion de la paysannerie dans l’économie nationale et dans la vie de la nation » (8). Celle-ci réclame aujourd’hui de ne plus être ignorée dans la définition de l’aide et la mise en place des projets de reconstruction.

Dans le contexte d’urgence alimentaire, et à l’approche de la saison cyclonique, l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) promet l’envoi de 345 000 tonnes de semences d’ici la fin de l’année. Le cahier des charges de l’institution prévoit l’achat de semences locales ainsi que l’appui technique aux paysans. Alors que le principal acteur public de l’aide d’urgence affiche une stratégie d’ampleur cohérente avec les besoins agricoles et alimentaires de la population haïtienne, pourquoi faire appel à Monsanto pour la fourniture de 0,13 % du total des semences dont Haïti a besoin cette année ?

La décision d’introduire des semences hybrides, stériles, se justifie-t-elle entièrement par l’urgence alimentaire ? N’ouvre-t-elle pas la voie à la conquête progressive du marché haïtien des semences pour une transnationale en quête de nouveaux marchés ? Au final, cette goutte d’eau qui pourrait passer inaperçue – et qui vient à point nommé pour redorer le blason d’une société critiquée et aux résultats décevants (9) – ne menace-t-elle pas de se transformer en déluge d’ici quelques années ?

(1) Les cooptations entre la firme et l’administration publique américaine sont nombreuses. Citons l’ancienne dirigeante de Monsanto, Linda Fischer, qui a été nommée directrice adjointe de l’agence de protection de l’environnement (EPA) en 2003, ou Michael R. Taylor, vice président pour les politiques publiques à Monsanto, qui a été propulsé au lendemain du séisme en Haïti commissaire député à la Food and Drug Administration (FDA).

(2) La multinationale a été condamnée pour pollution des sols, des nappes phréatiques et du sang des populations avec les polychlorobiphényles (PCB) aux Etats-Unis et au Royaume-Uni (Pays de Galles), et pour publicité mensongère quant à la nature soi-disant biodégradable de son désherbant Roundup aux Etats-Unis et en France (condamnée à New York en 1996 et à Lyon en 2008).

(3) « Pas de semences OGM en Haiti, selon le ministre de l’agriculture », Alterpresse, 1er mai 2010.

(4) « Le futur agricole d’Haïti selon l’américain Monsanto », Rue89, 28 mai 2010.

(5) « Aide alimentaire et production nationale : nécessité d’une adéquation », Agropresse, 1er mars 2010. http://www.agropressehaiti.org/publ...

(6) « L’agriculture au service du développement », Rapport 2008 sur le développement dans le monde, publié en octobre 2007.

(7) Discours du 10 mars 2010 devant la Commission des affaires étrangères du Sénat américain.

(8) RFI, 12 mai 2010. Ministre de l’agriculture en 1997, pendant le premier mandat de M. Préval, M. Maturin tenta une réforme agraire en faveur de la paysannerie, effritée par des alternances dans le gouvernement.

(9) Les bénéfices de la firme au premier trimestre 2010 ont accusé une perte de 19 millions de dollars par rapport à la même période l’an passé, marquant un recul de 19% en un an (AFP, 7 avril 2010).


Droit de réponse de Monsanto publié dans le Monde diplomatique


Droit de réponse de Monsanto

Après la publication sur notre site Internet de l’article « Quand Monsanto vient au secours d’Haïti » (15 juin), M. Philippe Castaing, vice-président Europe-Afrique de Monsanto agriculture France S.A.S nous a adressé, au titre du droit de réponse, le texte qui suit.

lundi 26 juillet 2010

La question des dons de semences aux agriculteurs haïtiens a donné lieu à beaucoup de désinformation qu’il convient de corriger sur les faits. Parmi les nombreuses erreurs, omissions, oubli de sources etc, voici quelques informations pour compléter cet article qui ne prend d’ailleurs pas en compte des clarifications qui ont été apportées à plusieurs reprises par des sources indépendantes de Monsanto.

Il n’est pas rare que des entreprises privées soient présentes dans des actions humanitaires que ce soit de manière directe ou en partenariat avec d’autres organisations. Monsanto le fait parfois, par exemple au Malawi ou en Afrique du Sud, d’autant plus qu’il existe une Fondation Monsanto gérant des ressources destinées à des projets humanitaires. Concernant l’action en Haïti, Monsanto a procédé à un don de semences dans des conditions qui sont largement décrites sur ses sites accessibles en français (1)(2), et en anglais (3)(4).

Concernant l’usage des semences, le rédacteur fait des allégations non justifiées sur la manière d’utiliser les semences. Il est inexact d’indiquer que ces semences vont être accompagnée « d’un arsenal de pesticides et d’engrais ». Monsanto n’a fait don que de semences. L’utilisation des engrais et des pesticides ne se fera que selon les recommandations habituelles dans ce pays. Les semences de Monsanto n’ont pas de besoins ou de comportements différents de ceux de n’importe quelles autres semences produites ou utilisées en Haïti. Il est d’ailleurs surprenant que l’auteur réserve ses allégations aux semences de Monsanto et pas aux « 345 000 tonnes de semences d’ici la fin de l’année » de la FAO, selon le même article.

Concernant Haïti, nous souhaitons indiquer que les semences livrées sont du maïs, ainsi que des semences de chou, carotte, aubergine, melon, oignon, tomate, épinard et pastèque. Toutes ces espèces et variétés ont été choisies en accord avec le Ministère de l’Agriculture pour répondre aux besoins des agriculteurs. Ces semences ne sont pas stériles que ce soit en « première génération » ou après. Rien n’empêchera les agriculteurs de les réutiliser s’ils le souhaitent.

L’auteur indique que la FAO « promet l’envoi de 345 000 tonnes des semences d’ici la fin de l’année ». La stratégie de la FAO est qualifiée de « cohérente » parce que les semences de Monsanto ne représentent que 0,13% du volume. Il y a deux possibilités : soit l’action de Monsanto est insignifiante et il ne faut pas en parler ni faire un article, soit Monsanto reste une cible facile pour le rédacteur... La consultation du site de la FAO nous révèle que « la FAO prévoit de distribuer, d’ici la fin de l’année, 2 200 tonnes de légumineuses, 3 450 tonnes de semences de céréales, 30 millions de racines et de tubercules, et 7,5 tonnes de semences de légumes » (5)

D’autres rectifications doivent êtres faites sur des thèmes, abordés par les journalistes, mais sans lien direct avec Haïti.

Monsanto ne vend pas de « produits à base de dioxine ». La question de l’agent orange n’a rien à voir dans cet article et Monsanto a communiqué sur ce sujet (6).

En alléguant de la ruine « des dizaines de milliers de paysans » ainsi que « des vagues massives de suicide », l’auteur se laisse aller à des errements facilement corrigeables par n’importe quelle recherche d’information. Si c’était vrai, comment expliquer la croissance continue des surfaces de cultures OGM depuis plus de 12 ans, en particulier des surfaces de coton en Inde qui ont atteint 8,4 millions d’hectares en 2009 avec une adoption par 5,6 millions d’agriculteurs (7).

Concernant les allégations de suicides liés aux OGM, l’International Food Policy Research Institute (IFPRI, Institut International de Recherche sur les Politiques Alimentaires) a publié une importante étude intitulée « Le coton Bt et le suicide des agriculteurs en inde : revue de faits ». Réalisée sous l’impulsion en 2006 du ministre de l’agriculture indien, cette étude est une synthèse approfondie de toutes les publications et données disponibles, soutenue également par le Programme de Développement des Nations Unies (PNUD). Les auteurs rappellent que « des rapports évoquaient déjà des suicides en Inde […] dans les années 80 » et « à la fin des années 90[des] études faisaient état d’une augmentation des suicides d’agriculteurs [ ... ]  », donc avant que le coton OGM ne soit cultivé. Au-delà de la complexité de l’analyse de la période 2002-2007 — période où du coton OGM a été cultivé —, des facteurs aggravant comme le surendettement pour l’activité agricole et les besoins familiaux, et la pression sociale, sont rappelés. Les auteurs ont également examiné l’utilité de la culture de coton OGM et G. Gruère, l’un des auteurs, déclare : « L’énorme croissance de l’adoption du coton dans toutes les régions de production, ainsi que les rendements record en Inde ces dernières années, témoignent de la réussite de cette technologie [les OGM] », sur le drame des suicides, G. Gruère continue en disant qu’ « il n’y a donc pas de preuve valide d’un supposé lien de causalité entre suicides d’agriculteurs et coton Bt [OGMI en Inde » (8) (9).

L’auteur se pose des questions sur « les motivations de la transnationale ». Il suffit de se référer à l’exemple du Malawi où Monsanto a été un partenaire d’autres acteurs locaux, en particulier des ONG de développement sur un projet d’accès à des semences de maïs hybrides qui sont maintenant produites sur place. Alors que le pays était importateur net de maïs blanc pour la consommation humaine, il est désormais auto-suffisant et même exportateur ! C’est lié à l’utilisation de semences hybrides mises à disposition des agriculteurs, mais également à d’autres facteurs (10).

En résumé, Monsanto a agi rapidement pour fournir des semences car c’était la saison pour les semer. Une absence de semis ce printemps pouvait signifier une absence de récolte cette année, donc une production alimentaire s’appuyant encore plus sur les importations. Que ce soit en Haiti, en Inde, au Malawi ou ailleurs, il convient que les agriculteurs aient le choix. Dans le cas d’Haïti avoir le choix de semer nous paraît très essentiel.

Références

(1) http://www.monsanto.fr/actualites/c...

(2) http://www.monsanto.fr/actualites/2...

(3) http://monsanto.mediaroom.com/index...

(4) http://www.monsanto.com/features/he...

(5) Communiqué de la FAO le 31 mars 2010 : http://www.fao.org/news/story/fr/it...

(6) http://www.monsanto.fr/actualites/i...

(7) www.isaaa.org

(8) Interview d’un chercheur de I’IFPRI www.pseudo-sciences.org/spip...

(9) Accès au rapport complet de I’IFPRI www.ifpri.org/publication/bt...

(10) http://www.monsanto.com/responsibil...

 


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